Théorème, de Jennifer Simoes (Extrait en ligne)

éditeur français, éditions l'arlésienne, ebook a telecharger, ebook download, ebook france, ebooks en français, l'arlésienne éditions, livres, livres numériques francophones, livres originaux, livres pour adultes dyslexiques, maison d'édition france, succès, maisonMarié, deux enfants… Pas vraiment une équation de rêve pour Antonio ! Jour après jour, sa vie se dissout dans un quotidien morose et mortel. Réunions de famille, travail, vacances… Comment sortir de ce cycle infernal ? Et surtout pour aller où ? Un jour pourtant, une lettre dissimulée dans le meuble du salon lui apportera la délivrance tant attendue.

Cette nouvelle est extraite du recueil « L’Art de la fuite » et fait suite à « La promesse du métal« .

Dans les assiettes à moitié vides, des couches superposées de sucre, de graisse et de colorant s’écroulent sans bruit à l’abri des regards. Les roses aux pétales indétachables et les perles argentées glissent le long de cette masse avec la force irrépressible de l’inertie. Rien ne peut stopper la chute.

Après avoir vérifié que personne ne l’observait, un petit diable à la couche alourdie pose une main déterminée dans l’une des assiettes en carton et malaxe la mousse tiède. Il enfonce ses doigts dans la pâte ramollie, écrase les derniers éléments solides et sourit en sentant la crème s’immiscer sous ses ongles cruels. Il n’y a rien de meilleur pour lui que de sentir ses joues craquer sous la pression de la nourriture enfournée à grandes pelletées.

Antonio quitte la pièce afin de calmer la nausée qui accompagne les coups de masse lancés avec vigueur contre ses tempes et son front depuis le réveil. Cette migraine n’aurait pas pu tomber plus mal ! Le brouhaha bienheureux le suit à la trace, traverse les murs et s’engouffre dans les plus petites pièces de la maison, créant un étau glacé autour de sa boîte crânienne…

Les moindres recoins du couloir sont pris d’assaut par les manteaux, les sacs et les couffins débordants de langes pastel récemment éclaboussés de légumes mâchouillés et de vomis multicolores.

Un vertige l’ébranle.

Sur la nappe de carnaval qui le tance sournoisement à l’autre bout de la pièce, les taches de sauce indigeste bataillent contre de petites étoiles en aluminium lamé jaune, vert et rose.

— Où est-ce que je mets la couche ?

— Quoi ?

— La couche ? Où est-ce que je peux la jeter ?

— Essaie dans ma poche.

— Connard…

—…

— Je me demande ce que ma sœur fait avec toi.

— C’est la meilleure question qu’on m’ait posée cet après-midi… Mais ne t’emballe pas, ton seul mérite réside dans le fait d’arriver après les sempiternelles préoccupations à propos de ma non-activité.

Et si la réponse t’intéresse vraiment, je pense que ta sœur aime par-dessus tout mon côté masochiste, que tu n’as pas encore eu le plaisir de découvrir. Ça lui permet de se sentir forte et de croire qu’elle contrôle tout ici.

Aude rejoint le salon au pas de course, la couche souillée sous le bras et la robe battant contre son corps frêle. Elle n’essaie pas de répondre, ça ne ferait que prolonger une conversation qui se terminerait par des picotements d’anxiété.

Antonio profite de ce moment de répit pour vider discrètement les verres encore présents sur la table, évitant soigneusement les flûtes à champagne… Il n’est pas encore suffisamment affligé.

Du coin de l’œil, sirotant un fond de Bordeaux de la fin du siècle dernier – dans lequel de minuscules particules de rouge à lèvres virevoltent – il scrute les gestes faussement désinvoltes de Tania qui déploie des efforts titanesques et mal dissimulés pour ne pas croiser son regard.

En observant bien, il peut même voir ses yeux plisser sous l’effort.

Ses phrases manquent parfois d’aplomb… Elle hésite, cherche ses mots comme si elle allait abandonner le sujet une fois pour toutes, se tourner vers lui et lui lancer un vase en travers du visage.

Mais non. Elle tournoie au milieu de sa famille, rejetant en arrière des cheveux lissés pour l’occasion et balançant l’ourlet d’un côté puis de l’autre dans l’espoir d’apparaître heureuse pour son trente-cinquième anniversaire.

Elle lui avait pourtant promis qu’elle s’arrangerait pour pousser les invités vers la sortie dès qu’elle le verrait au bord du précipice.

À l’heure qu’il est, il se trouve en bas de la falaise, le visage écrasé sur le calcaire salé et les membres en forme d’étoile de mer pendant qu’elle viole en âme et conscience le pacte tacite signé hier soir avant de s’endormir.

Avec un rictus cruel en travers du visage, elle souffle sur les braises de son désespoir et relance, amusée, les anciennes histoires de famille que tout le monde attend sans oser les demander.

Par souci du détail, elle choisit toujours les mêmes, celles qui ont le plus de succès auprès d’une audience qui se plaît à terminer les phrases avant elle, à incarner l’histoire à travers leurs corps mous et à arranger la chute à leur guise.

Toujours, elle tire de son chapeau des récits dont ils connaissent jusqu’à la ponctuation.

Ils savent quand elle va reprendre son souffle, à quel moment les rires fuseront et quels mots seront âprement discutés sans qu’ils ne soient jamais changés, de manière à ce que le même débat puisse éclater la prochaine fois.

Le fond des choses n’a aucune importance.

Entre les vacances ratées dans le chaudron espagnol – où les intestins d’Irène ont cuit sur une plage bondée de sable infernal – et l’accident de tondeuse de son père, se glisse tout un tas de microfictions bien réelles mettant en scène de faux carnets de correspondance, des vêtements passés de mode, des pare-chocs enfoncés, des dentiers vibrants d’émotion, des arcades ouvertes, des guirlandes meurtrières…

Et quand elle a décidé de l’achever, qu’il n’y a plus aucun sujet sur le tapis et qu’elle sent les invités prêts à décoller, elle déterre le squelette démembré de leur rencontre amoureuse.

Il y a si longtemps…

Presque dix ans d’aveuglement et de lâcheté durant lesquels il s’est laissé bercer par les vacances, les achats et d’autres événements organisés sans qu’il ait son mot à dire. Et même si on lui avait demandé son avis, il n’aurait pas desserré les lèvres. Il est volontairement resté les bras croisés : en marge de sa propre vie qui l’attend quelque part.

Fuis, maintenant !

Mais pour aller où ?

Sans mauvaise foi et surtout pour calmer les remous intérieurs qui menacent de surgir de sa bouche, de ses yeux et de ses oreilles en lave assassine, il essaie de capter le sens de leur bonheur.

S’accrochant à leurs sourires – plus difficiles à déchiffrer que des hiéroglyphes – il sonde, creuse, plonge toujours plus profondément dans l’obscurité de cette cave humide et moisie aux murs épais.

Il cherche à tâtons des raisons d’espérer, des indices malicieux qui accepteraient de le conduire à la salle du coffre, des inscriptions millénaires qui l’aideraient à résoudre ce théorème.

Mais il ne trouve jamais rien.

Rien d’autre que des routes électriques et sanglantes, des collines visqueuses et mouvantes qui tressaillent de temps à autre, et cette pompe laissée à l’abandon depuis des siècles dans laquelle le sang ne circule plus, remplacé par du formol.

Il détourne son regard vers le jardin mouillé et dégoulinant d’octobre où la balançoire à demi rouillée oscille entre l’amertume et la colère sous la pluie froide.

À ses côtés, le barbecue que personne n’a eu le courage de nettoyer voit venir une saison mortifère et toise les outils de jardinage abandonnés contre la façade fissurée pour se consoler.

Le carré de terrain dévolu au jardin n’est qu’un enchevêtrement de mauvaises herbes aussi solides que des lianes depuis sa décision de ne plus s’impliquer de quelque manière que ce soit dans la vaste farce qui poursuit pourtant son déroulement habituel.

Seuls les ballons gonflés à l’hélium menacent de fuir cette désolation ; au moindre coup de vent, ils couperont les fragiles ficelles qui les maintiennent si proches de la maison et s’envoleront vers d’autres étendues. Des plus laides peut-être… mais là-bas au moins ils seront libres.

Et pour lui, quelle serait la meilleure manière d’en finir ?

Ses pensées égocentriques sont régulièrement interrompues par les cris perçants des enfants aux mentons barbouillés de glace. Son propre fils, pas le moins du monde intéressé par les jeux collectifs, s’évertue à tirer et déformer ses vêtements.

— Pourquoi tu restes dans ton coin ? s’inquiète-t-il en faisant sauter le dernier bouton de son gilet dévolu au dimanche.

— Parce que je suis malheureux.

— Pourquoi maman rit en te regardant ?

— Parce qu’elle s’amuse à me torturer.

— C’est quoi torturer ?

— C’est enfoncer un couteau dans le cœur d’une personne et tourner dans un sens, puis dans l’autre sans jamais s’arrêter.

— Et ça fait mal ?

— Extrêmement. Tu veux qu’on essaie tous les deux ?

— Non ! Pourquoi elle fait ça ?

— Parce qu’elle me déteste.

— Je crois que papi te déteste aussi, confie-t-il à voix basse en scrutant les adultes du coin de l’œil.

— Sans blague…

— Il dit que tu nous pourris la vie.

— Et toi qu’est-ce que tu en penses ?

— Moi j’ai mes propres problèmes, déclame-t-il en se redressant sur le fauteuil comme pour se donner l’assurance d’être pris au sérieux.

— Ah oui ?

— Je ne sais pas comment dire à mon copain Thomas que je l’aime.

— Ce n’est pas un problème.

— Maman pense que si.

— Maman est une sorcière névrosée…

— C’est quoi névrosée ?

— C’est… laisse tomber.

— Tu crois qu’il finira aussi par me détester ?

— Qui ça ?

— Mais Thomas !

— Il faudrait déjà qu’il t’aime… apparemment, ce n’est pas gagné.

— Mais occupe les enfants au lieu de raconter des choses pareilles !

Il ne l’a pas vue venir. Il n’a baissé sa garde qu’une poignée de minutes et elle est déjà là, agaçante et hystérique.

Les mains enfoncées sur ses hanches replètes, prête à bondir, à l’humilier, à le déchiqueter… Comme si elle ne gâchait pas déjà suffisamment sa vie.

Elle le surplombe de toute sa hauteur et jette sur lui son regard autoritaire, faisant claquer ses semelles neuves contre le parquet d’origine.

Elle attend…

Qu’il s’excuse.

Qu’il lui offre tout ce dont elle a rêvé quand il a commencé à l’enlacer, il ne sait plus exactement quand, dix ans auparavant… Il se rappelle le bar dans lequel elle s’était mise en tête de l’enivrer, pour qu’il n’y voie plus clair, qu’il n’entende plus le son nasillard de sa voix et, peut-être ainsi, se mette à l’aimer comme elle l’espérait depuis des jours et des nuits sans oser l’avouer.

Et aujourd’hui elle voudrait qu’il change.

Qu’il devienne un autre.

Qu’il ne soit plus cet homme taciturne qui la repoussait jusqu’à la faire crever d’envie. Cet homme qu’elle pensait pouvoir maîtriser et transformer à grand renfort d’amour, d’argent, de voyages, de liens sanguins.

Naïve.

— Et toi, renvoie tous ces gens chez eux ! Tu m’avais promis que ça ne s’étalerait pas sur toute la journée.

— Si tu as tellement besoin de tranquillité, sors dans le jardin. Il a cessé de pleuvoir…

 

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J’étouffe dans un bureau, prends des sueurs froides contre la machine à café, ne sait pas me servir d’Excel… Et non merci je ne veux pas apprendre ! Je ne sais pas chanter, ni danser. Je ne joue d’aucun instrument car je n’en saisis pas le langage et pourtant je les aime ! Je parle plusieurs langues mais je suis incapable de traduire un texte sans me l’approprier, l’interpréter et créer tout un monde autour des quelques mots qu’on me demande de dénaturaliser.

Bref, c’est donc en toute logique et parce que je n’étais adaptée à rien – ou devrais-je dire à tout – qu’après des études de langues et de journalisme je me tourne vers la littérature. Parce que la vie ne suffit pas, comme l’a dit Pessoa, et qu’il me faut d’autres mondes, d’autres lieux, un univers infini, pour dessiner des vies parallèles ! »

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