Le mange sable, de Jonathan Itier

Jonathan itier, microfiction, shortstory, l'arlésienne

Je mange le sable. Le corps n’est pas à ce point délicat : il sait la terre, l’humus, le sang et la merde.

Enfant je gobe le gravier des fontaines, mais je préfère davantage les miettes goudronnées de l’asphalte.

Adolescent, je m’enhardis en léchant le pavé d’une révolution manquée, dans la rue Saint Jacques, et je me gave des cailloux blancs qui poudrent l’allée du Sénat.

Adulte, j’opte pour la traîne mobile des plages d’Europe et d’Asie centrale. Sable fin, sable blanc, sable mouillé… Je plonge ma tête dans la dépouille infinie des pierres ; j’enfouis mon sexe pendant que la lune glisse du ciel et monte. En silence, lorsque l’enfant dort contre la mère, que l’homme liquide dans l’alcool le chagrin tranquille du travail extorqué, qu’un goéland gémit en claquant ses ailes osseuses contre l’étoffe de la nuit…en silence, j’enfouis mon sexe dans l’astre de mes pères, et je jouis jusqu’aux nues.

Les autres m’ont appelé « mange sable » et c’est bien ce que je suis, parce que je ne sais qu’aimer la poussière, et chier des rocs – noirs de la suie nauséabonde du ventre.

Quelque fois un être traverse ma vie, mais trop vite il dévale ma pente de cœur et tombe au gouffre cent fois rempli d’amours défunts.

Quelque fois j’absorbe ces morts qu’on remplit dans les urnes, et je crache et me mouche, et vomis la cendre grise de l’Espèce.

Aujourd’hui j’habite les ruelles normandes. C’est l’été sous la brûlante coupole : avec l’insistante caresse des marées,  les plages se soulèvent et enflent, puis se déchirent et font des points de terres lumineuses, de ces îles instables d’où l’esprit, que l’immensité soudaine de l’océan rétrécit, se contemple et expire. Je préfère la marée basse : elle dévoile la couche puante du varech, de l’algue empêtrée, le refuge des couteaux de mer… Toujours, ils agrémentent avec bonheur mon festin des sables.

Mille fois vous me trouverez dans la mer. Mille fois encore, dans le creux volontaire d’une douve des sables, qu’un enfant ou son père avaient pratiqué là par jeu. Je n’aime pas que l’on fasse des grimaces au sable : ce château mou, hideux le plus souvent, toujours le même, qui s’affaisse tard le soir quand la marée l’enlace, ce n’est rien qu’une offense brutale à ce qui n’est pas humain.

Et nous ne sommes pas si chers à la nature.


Je suis né dans une clinique de la banlieue parisienne. Tout comme les adultes adorent en inventer, les enfants adorent les écouter pour s’aduler, se combattre, voter, s’impliquer, simplifier… Les histoires sont ma petite contribution à l’effort collectif de vie. Si tout ce qui est humain se condamne –et c’est peut-être la faute à son essence même- à régner ou à servir, la littérature est ce geste d’amitié salubre dans le désastre, de la main de l’un à l’épaule de l’autre ; pour le lecteur et l’auteur, c’est donc la consolation d’être entendu, mais de loin en loin, parce que la pudeur nous oblige.

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