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Habitation à Loyer Modéré : rêve des années 70 ; comme la paix dans le monde, le sexe libre et le pouvoir des fleurs. N’intéresse plus personne ; est relégué à la marge.
C’est la vie de Carmen : entre lino et panneaux de fibres vernies.
Quand elle quitte son appartement, elle retrouve les mêmes odeurs, la même absence de signifiant, dans les locaux du groupe transnational qu’elle est chargée de dépoussiérer.
Ce n’est pas l’idéal – pas la moitié d’un rêve – mais c’est ce qu’elle a trouvé de moins contraignant dans la vie.
On ne lui demande pas son avis, on ne la sollicite pas.
Elle peut se contenter, d’où elle est, de regarder le monde s’effondrer.
Et tant pis si ses muscles se délitent, si la javel raidit ses vêtements, si ses mains sont aussi rugueuses que celles d’un travailleur détaché.
Ça les rend fous, les gens qui la connaissent ! Rim surtout, la seule amie qui soit restée et qui témoigne de son âge d’or – de sa gloire d’étudiante passée. Elle voudrait la voir sortir, s’ouvrir, chercher un emploi à sa mesure… 30 ans, c’est le moment ou jamais pour commencer une carrière ! Pourquoi se gâcher ? Pour quelle raison sensée refuser une place offerte dans ce monde ?
Elle aimerait aussi que Carmen quitte cet homme qui la maltraite depuis des années déjà…
Mais l’espoir a déjà tellement déçu… Est-il possible de croire à nouveau ?

La coupure ne fait pas plus de quatre centimètres. C’est un trait rouge et rose pâle qui parade fièrement en travers de son poignet. Pas vraiment net. Comme s’il y avait eu une hésitation à l’instant crucial. Un remords. Un désir.

Comme si elle n’était pas sûre d’avoir envie de se couper, en définitive…

Tout autour, d’autres cicatrices plus ou moins récentes resurgissent quand le soleil tombe en cascade rasante sur son avant-bras. Ça donne à sa peau une figure rageuse et combattante, rescapée d’une bataille à couteaux tirés.

Les autres y voient de simples griffures de chat. Ils s’imaginent aussi une balade en forêt, à la recherche d’un coin tranquille à l’abri des passants… puis la glissade d’une semelle trop lisse sur les cailloux tout recouverts de lichen, les ronces qui s’accrochent aux bras et laissent sur la peau des estafilades plus ou moins profondes.

De l’extérieur, les choses sont souvent distordues. Elles paraissent moins sombres qu’elles ne le sont en vérité. Quand les gens refusent de voir, on ne peut rien y faire.

C’est mieux ainsi, sourit Carmen.

Elle coupe l’alimentation de l’appareil et se pose un instant sur l’immense bureau déserté de la salle de conférence.

Cette journée n’en finit pas de brûler. Malgré la climatisation et les stores baissés, le moindre mouvement représente un effort inqualifiable. D’un autre âge, soupire-t-elle en fixant les rues désertes en contrebas.

Dehors, la ville est en état de siège. Le goudron devient liquide et les rares passants se traînent, un peu recourbés, comme pour protéger des rayons leurs visages brouillés.

Bravant le danger, un groupe de filles en short de coton extralarge et baskets blanches s’aventure le long des magasins fermés.

Elles piaillent et s’agitent, insensibles à l’ardeur des choses tout autour. Comme si elles étaient déjà mortes… songe Carmen en serrant dans son poing le débardeur délavé qu’elle a enfilé à la hâte ce matin.

Elle fixe un instant leurs jambes menues et bronzées, leurs cheveux blonds ramassés en queue de cheval et qui dévoilent leurs jolis traits : des visages presque invisibles, sur lesquels les hommes se retournent invariablement.

Des visages comme des chambres d’hôtel : neutres, impersonnels, et qui dégagent cette curieuse odeur de murs récemment peints.

C’est la même odeur qui plane dans ces bureaux. Temple de l’ego-trip professionnel où les directives fusent de part et d’autre de la scène.

Un nouveau plan social est en cours, les chefs jouent aux chaises musicales. Quelques-uns sont évincés pour la forme, mais une grande partie reste dans l’organigramme, à remplir les vides et les blancs, les placards à balais ou les fonds de couloir. Quelle que soit leur forme… On les fera rentrer au chausse-pied.

Cette boîte, c’est un Tétris à taille humaine.

Le premier rôle est tenu par les figures un peu débiles du premier rang. Tous ceux qui ont compté les jours, les mois, les années avant leur heure de gloire… Ils sont là, sur la première place du podium. Et après tant d’humiliations et de nez écrasés, ils entendent bien prendre leur revanche.

D’où les saignées incontrôlables, le gel des primes pour tous ceux qui ont l’audace de ne pas leur ressembler, d’avoir profité de la vie pendant qu’eux bûchaient pour l’avenir… Le cortège de réunions interminables en début de soirée reste la meilleure des vengeances. Eux n’ont rien d’autre à faire. Ils n’ont jamais rien eu d’autre à faire que ruminer leurs frustrations et programmer la destruction des gens heureux.

Cette boîte est le niveau zéro de la civilisation. Carmen le sent. Tous les employés le sentent. Du plus petit technicien au cadre supérieur et malgré les tours de passe-passe de leurs managers qui continuent de les traiter comme des crétins.

On a tort de penser que la connerie des autres surpassera toujours la nôtre. C’est une erreur de s’imaginer qu’on peut en profiter sans limites…

Les gens savent ce qu’ils sont. Ils savent ce qu’ils valent. C’est peut-être ce qui les rend si méchants.

Devant ses yeux rougis par la poussière, une fusée déchire le décor. Une arme de destruction psychologique en chemisette et pantalon tergal. Les cadres de l’open-space se penchent sur leur clavier pour éviter de croiser son regard. Furax le regard !

Surtout donner l’impression d’être indisponible. Professionnel. Non coupable de l’erreur qui vient d’être commise. En une poignée de seconde, les hommes redeviennent de petits garçons.

L’autre passe de bureau en bureau avec une mine toujours plus renfrognée. Battant la moquette et faisant trembler le sol de son pas lourd.

Les mauvaises nouvelles tournent en rond au fond de son esprit. Tout le monde sait que son service est en passe de perdre une affaire – l’un des clients les plus importants pour l’entreprise – passé à l’ennemi qui pratique des prix totalement absurdes.

Il cherche un coupable… l’autre sport favori des équipages en train de sombrer.

Claire apparaît au bout de l’allée, seule dans son viseur. Sa position géographique ne lui permet pas de s’échapper et la muraille de dossiers qui l’entoure n’est pas assez solide pour dissuader l’attaque.

Elle voit bien qu’il la fixe avec cet air étrange de hyène aux abois. C’est qu’il doute, se demande un instant quel est son prénom… Sylvie ? Julie ? Anna ? Et puis merde ! Qu’est-ce que ça peut bien faire ! Une assistante, c’est une assistante. Le centre névralgique de toutes les emmerdes à désamorcer, de toutes les demandes foireuses qu’on se refile pendant les réunions.

Il se penche au-dessus d’elle, faisant glisser d’un cran la goutte de sueur qui paradait le long de sa tempe battante.

˗ Tu as vu le mail que je t’ai transféré ce matin ?

Claire fait rouler la souris sous ses doigts humides et le retrouve au milieu d’une centaine de courriers non lus.

˗ Tu ne l’as pas traité ?

Elle rapproche un peu plus le ventilateur pour éviter la syncope et pour réorienter les effluves de transpiration qui l’assaillent.

˗ Je pensais que c’était une blague… Il y avait un texte entier copié dans l’objet. C’était illisible…

Ses mains à lui commencent à trembler. La goutte de sueur s’écrase sur une pochette cartonnée.

˗ Écoute-moi bien, fait-il en rapprochant son visage du sien. Tu es arrivée en retard d’au moins dix minutes ce matin… Je n’ai rien dit… Tu es sortie manger à midi… Je n’ai encore rien dit… Mais là on est en train de perdre une affaire qui pourrait sauver la boîte parce que tu n’as pas été capable d’ouvrir un putain de mail !

Elle voudrait lui répondre que, pour sauver l’entreprise, il faudrait bien plus que des commandes, de l’argent et du travail… Il faudrait purger l’équipe de ses éléments destructeurs, à savoir les managers… Mais elle se retient. Elle sait que son opinion vaut peau de balle.

˗ Comment vouliez-vous que je le lise ? demande-t-elle en fixant l’écran de son ordinateur. Tout est dans l’objet… Regardez ! Il n’y a rien dans le corps du mail !

˗ T’avais qu’à faire un copier/coller ! Qu’est-ce que j’en ai à foutre ! Tout ce que je sais, c’est que cette offre représente plusieurs millions d’euros !

˗ Puisque ce mail était si important… Il aurait peut-être fallu le préciser dans l’objet… Mettre URGENT en rouge. Ce sont des choses qui se font…

Elle baisse la tête pour ne pas croiser son regard et voit ses poings se serrer… si fort qu’elle entend quelques phalanges craquer. Si elle s’en prenait une, ça ne serait ni anachronique ni surréaliste. Peut-être même que les autres garderaient leurs nez collés aux claviers. Ces hommes virtuels qui n’ont plus ni âme ni courage…

Mais le chef se reprend d’un coup, dépliant ses doigts et lissant sa chemise humide en fixant un point invisible au loin.

Pourquoi donc se mettre dans cet état ? À quoi bon suer ainsi et ruiner sa chemise hors de prix ? Et puis merde ! S’il était vraiment trop tard pour prendre l’affaire, si tout était perdu, si le client ne revenait jamais… Qu’est-ce que ça pourrait bien lui faire ?

Ça ne le concerne pas vraiment… Et même si le marché tout entier s’écroulait… Il rebondirait. Il rebondit toujours.

Sous ses fesses, il y a un statut, un matelas d’indemnités et un réseau hors du commun. Des liens qu’il entretient rigoureusement depuis son passage dans les écoles les plus prestigieuses et jusqu’aux couloirs des entreprises généreusement cotées. Il n’y a pas vraiment lieu de s’inquiéter…

Le con, il était tellement dans le rôle pendant quelques minutes, qu’il s’y est cru ! N’importe quoi.

Tout ça ne l’affectera jamais. Il sera parti bien avant que l’édifice s’écroule. Sauf que bousculer une assistante, lui coller une angoisse qui l’empêchera de dormir la nuit venue, c’est toujours diablement excitant ! Ça provoque dans son bas ventre de fulgurantes décharges d’adrénaline. C’est bien mieux que la cocaïne qu’il s’envoyait quand il avait la trentaine. La torture, il n’y a rien de plus grisant.

Derrière la vitre bardée d’affiches mettant en garde contre les risques psychosociaux dans l’entreprise, Carmen observe la scène sans bouger.

Elle fait un signe pour capter l’attention de Claire, mais l’autre ne lève plus les yeux de son bureau en laminé. À la seconde où le chef quitte la pièce, elle enfonce ses affaires dans son énorme sac. Elle y plonge ses bras avec rage, comme si elle voulait en crever le fond ! Et se précipite vers les escaliers. Pas question d’attendre l’ascenseur, elle risquerait de le croiser une dernière fois !

Tant pis, songe Carmen en remisant l’aspirateur dans le local. Et puis, elle ne peut pas se permettre d’être en retard ce soir. Pas après qu’elle ait promis à Rim de finir plus tôt pour l’accompagner à un spectacle de cirque.

Elle n’avait pas du tout l’intention d’accepter au début. Puis il y a eu des bières. Puis un nombre incalculable de verres de rosé… Ce qui, souvent, change la perception qu’on a de nous-mêmes et nous pousse à croire qu’on aura le courage d’être une autre personne juste en claquant des doigts.

Il y a eu aussi l’escadrille d’arguments lancés à toute vitesse : « Il faut que tu sortes ! Que tu rencontres des gens intéressants ! Lâche-toi un peu… On dirait que tu t’empêches de vivre ! »

C’est vrai, il faudrait qu’elle sorte un peu plus… Mais ce soir, complètement sobre et abattue par la chaleur, elle regrette plus que jamais d’avoir cédé.

Le chef quitte les lieux peu après Claire, l’ordinateur dans une main, une pile de dossiers dans l’autre en prévision d’un week-end studieux. Qu’aurait-il de mieux à faire que de parlementer des heures au téléphone avec des machines humaines à fort accent indien programmées par les rois du désert ?

Il ne sait plus rien faire d’autre… Il a oublié ce qu’étaient ses journées avant que ces gens sans contours et sans identité ne fassent irruption dans sa vie. Il ne se souvient pas d’une après-midi au cours de laquelle il aurait joué avec ses enfants dans le jardin si chèrement acquis… Il ne se rappelle même pas la dernière fois qu’il a fait l’amour. Pas mécaniquement ! Pas pour l’hygiène ! Réellement fait l’amour, entièrement, comme si son dernier jour était arrivé et que rien n’était plus important…

Quand on en sera à travailler nuit et jour, tous les jours de la semaine sans exception, sans congés, sans vacances… Sera-t-on capable d’aller plus loin ? De se dupliquer ? L’évolution peut-elle aller jusque là ? Verra-t-on des cerveaux secondaires repousser les limites de nos crânes ? Des bras supplémentaires au beau milieu des dos voûtés…

C’est la question qui le taraude quand ses chaussures récemment cirées frôlent le parterre de l’ascenseur. Un deuxième cerveau, il ne l’avoue jamais en public, il en aurait bien besoin…

Il laisse derrière lui un open-space plein de bruissements de papiers, de glissements de sac sur les bureaux en aggloméré… Et qui se vide comme une artère récemment sectionnée.

Les téléphones ne sonnent plus, les explications et les mises au point se font à voix basse.

L’ambiance est radicalement différente de ce début de semaine… quand les employés, incapables de rester sur leurs sièges, se précipitaient tous à la machine à café en se grattant frénétiquement le front.

Après trois cafés et quatre cigarettes consumées sur le parvis, les plus téméraires se jetaient à l’eau pendant que les autres se rongeaient les ongles jusqu’au sang.

˗ Vous ne savez pas ? Il y a eu des fuites à propos d’une conversation entre les dirigeants et les gars du CE… Il paraît qu’ils veulent vendre notre unité…

˗ Mais c’est la seule qui rapporte vraiment !

˗ Justement…

Un des nombreux chefs passait dans le couloir, les voix se faisaient rasantes.

˗ … c’est de l’argent facile et rapide.

˗ Moi, j’ai entendu dire que la totalité du site allait être réorganisée et qu’on allait faire le tri dans les chefs de projet.

˗ Restructuré tu veux dire ? Réorganisé ça fait un peu comme si on allait tous être déportés à l’est…

Quelques sourires fades se dessinaient sans illuminer les visages, sans effacer le pli mécontent qui barrait leurs fronts.

˗ Les délégués ne disent rien ! Une belle bande de charlots !

˗ Et qui les a élus ?

˗ Il paraît qu’un gars de l’informatique a intercepté un échange de mails et qu’ils se mettraient d’accord sur les primes de départ avant de nous annoncer la nouvelle…

Primes de départ… Carmen aimerait leur demander ce que ça leur fait d’être aussi bien traité que ces femmes et ces enfants qu’on remet dans le premier bus disponible, avec un chèque à la main pour être sûr qu’ils acceptent de partir…

Ça lui rappelle ces familles en bas de chez elle qui avaient aménagé un terrain vague l’hiver dernier et que les autorités avaient fini par dégager au bout de plusieurs mois.

C’était une des choses qui l’avait frappée d’ailleurs, qu’on ait attendu qu’ils s’installent bien tranquillement avant de tout détruire.

Elle se souvient de ce village miniature qu’ils avaient créé avec des palettes, des morceaux de contreplaqué ou encore des chaises en plastique récupérés dans les décharges de la ville. Ils avaient monté des dizaines de petites maisons dans lesquelles tentaient de se réchauffer les grands-parents, les adultes et les plus petits.

Les femmes, cheveux emmitouflés dans des foulards multicolores pour les protéger de la poussière, suspendaient ça et là des tentures et des voilages… minces séparations pour une intimité inexistante. Elles souriaient pourtant ! Comme des enfants pétrifiés de bonheur dans une cabane merveilleuse… Un endroit à eux… Un refuge, un abri où partager des secrets.

Quand Carmen partait le matin, elle sentait l’odeur de la fumée qui s’échappait encore du tas de braises éteintes… Là où une casserole mangée par les feux successifs s’était brisée et avait répandu sur le sol caillouteux le seul repas de la journée.

Elle frissonnait en voyant les cahutes briller sous le givre, les toits de tôle et de bâches reflétant les premières lueurs pastel, les jouets des enfants baignant dans des mares de glace… Comment faisaient-ils pour ne pas geler sur place ?

Puis un beau jour, alors qu’elle rentrait d’une soirée chez Rim, elle s’était laissée devancée par des tractopelles et des hommes en uniformes. De ceux qui se font jeter des pierres quand ils s’aventurent dans sa montée d’escaliers.

Le soleil ne dépassait pas tout à fait la ligne d’horizon et derrière les planches humides, la plupart des familles dormaient encore. Seul répit dans une vie éreintante.

Il n’avait fallu qu’une poignée de secondes pour voir les papas et les mamans courir dans tous les sens, agrippant leurs enfants contre eux, essayant de fourrer dans de grands sacs troués le maximum d’affaires que leurs dos, leurs mains, leurs épaules pouvaient porter.

Leurs cris couvraient à peine le fracas de plastique et de métal hachés. Les puissantes mâchoires de ferraille démontaient, aussi vite qu’une tornade, toutes les habitations qu’ils avaient construites de leurs mains. Elles plongeaient leurs dents acérées dans les chambres et les salons puis en ressortaient des lambeaux de vie amers qu’elles déposaient en tas un peu plus loin. Comme si ça n’avait aucune importance…

Quelques rares passants, en route pour l’usine à l’arrêt, contemplaient ce spectacle de chiffons multicolores qui s’envolaient dans les airs. Leurs mains bougeaient au fond de leurs poches usées, entre les pièces de monnaie et les filaments de tabac… Un sursaut d’humanité inutile. Qu’auraient-ils bien pu faire pour aider ces pauvres gens ?

Après cette scène de destruction, Carmen ne les a plus jamais revus. À la place du campement, un trou inutile s’est creusé. C’est là qu’on abandonne les encombrants désormais.

Sûr que la poignée de commerciaux encore pliés derrière leurs bureaux ne fait pas le rapprochement entre leur existence et celle de ces gens qu’ils croisent parfois en ville sans pouvoir les éviter.

Le chèque qu’on leur proposera sera sans commune mesure avec celui octroyé aux familles d’étrangers burinés. C’est le prix de leur utilité.

Par égard pour eux qui n’en ont pas, Carmen commence par soulever les chaises et les fauteuils sur les tables. Elle vide les corbeilles à papier sans faire de bruit, slalome entre les bureaux, se baisse et grimace parfois en se relevant.

Quand elle arrive au bout de la pièce, il ne reste déjà plus que son employé préféré. Celui qui porte des costumes anglais à la coupe impeccable. Des fringues de créateurs. Ça se voit au premier coup d’œil. Il y tient, c’est comme une marque de fabrique, ce qui le différencie des autres dehors, sa manière de crier qu’il a réussi et qu’il ne se laissera pas couler aussi facilement.

Caché derrière des piles de dossiers et des plantes jaunies par manque de soin, il bougonne, rédige un mail sans respirer, l’efface aussi sec, écrit à nouveau.

Les yeux fixés sur sa montre australienne, il se résout à l’envoyer, insatisfait. Il sait parfaitement qu’il ne se satisfait jamais pleinement de rien, c’est le drame de sa vie.

Sans faire attention à Carmen qui l’épie derrière le feuillage dense de son yucca, il se déplie, remonte d’un cran les bras de sa chemise à petits carreaux et se lève du fauteuil désarticulé en soufflant une insulte dans sa barbe de trois jours.

Avant de partir, il détourne le regard vers son agenda déprimé et secoue la tête. Entre les lignes bleu pâle, des annotations irrégulières s’entassent et s’emmêlent. Une sur vingt seulement a été rayée… Toutes les autres vont s’entasser sur la page du lendemain, entre les blancs de celles qui attendent déjà. Jusqu’où est-il possible d’accumuler du retard ? À partir de quel moment est-ce que ça devient létal ?

Dans l’ombre d’un panneau publicitaire, Carmen sourit. Au moment où elle se relève pour engager la conversation, elle le voit refermer son moleskine et se détourner sans un mot en direction de l’ascenseur, perdu dans ses dossiers labyrinthiques, le dos déjà voûté.

Elle l’imagine l’instant d’après, avachi sur la banquette d’un pub climatisé. Une pinte de blanche dans les mains et une cigarette étrangère entre les doigts. Devisant sur le comportement exécrable de ses supérieurs acquis aux logiques financières qui mènent l’entreprise et le monde entier à sa perte. Autour de lui, des amis qui travaillent dans la même filière auront beaucoup de mal à le contredire. Ils se contenteront d’acquiescer, pas sûrs de connaître les tenants et aboutissants de cette « logique financière ». Cela dit, la formule leur plaira. Ça claque comme un slogan ! Ils la caleront bien au fond de leur esprit pour la ressortir lors du prochain repas de famille.

La seule personne qui saisira le fond de sa pensée, c’est cette fille assise à ses côtés. Une brune tragique qui suinte le désespoir des artistes en devenir. Carmen l’a aperçue plusieurs fois en bas de l’immeuble, elle attendait en fumant cigarette sur cigarette qu’il enfile sa veste en velours peigné et qu’il raccroche le téléphone.

Cette fille la trouble à chaque fois qu’elle la croise. Elle voit dans ses yeux tout ce qu’elle aurait été si sa vie n’avait pas explosé en plein vol.

Carmen se relève, le dos meurtri et la respiration courte. Le long de ses bras, quelques filaments de sueur tracent des sillons brillants.

Si seulement elle avait pu aller à la piscine ce matin… L’eau aurait détendu ses articulations. Son corps serait au repos et la chaleur lui paraîtrait plus supportable.

Mais on avait sonné au moment même où elle s’apprêtait à sortir. C’était Gloria, sa voisine de palier, dont la silhouette longiligne se découpait sur le beige fade du couloir désert. Il fallait qu’elle s’absente, tout de suite… Elle n’avait pas pu refuser les heures supplémentaires qu’on venait de lui proposer, surtout après les débrayages de l’usine qui emploie son mari. Sa façon de remettre en place les deux ou trois tresses échappées de sa large coiffure trahissait son angoisse d’avoir à demander de l’aide.

˗ Je sais que garder mes trois enfants n’est pas une partie de plaisir. Mais tu me rendrais un immense service…

Carmen avait souri et accepté sans réfléchir. Parce que c’était Gloria, surtout. Parce que ces choses sont trop importantes pour elle.

Jamais elle ne laisse ses enfants sans surveillance dans l’appartement. Il y a toujours une sœur, un cousin, un ami qui veille à ce qu’ils ne sortent pas sans autorisation.

Gloria les suit dans chaque étape de leur journée, les accompagne à l’école avant de se rendre au travail et passe les chercher quand son mari rentre tard de l’usine. Pas de bus pour le moment. Pas d’escapades mystérieuses après les cours.

C’est dans ces moments d’improvisation que se perd toute une vie. Carmen ne le sait que trop bien.

À l’autre bout de la rue, la cathédrale sonne sept heures et demie.

Fini !

Carmen lance éponges et chiffons dans le seau encore tapissé de mousse scintillante et s’apprête à partir quand un objet lui saute aux yeux. Sous la porte du dernier cabinet qu’elle pensait condamné, un rond de plastique, petit, noir… Quelque chose qui ressemble à un taille-crayon. Pas le temps de le ramasser, songe-t-elle en posant sa main sur la porte.

Dehors les cloches sonnent une nouvelle fois la fin de la partie, mais une force d’attraction irrépressible la retient dans la pièce.

Elle fait volte-face dans un soupir las, moquant sa curiosité superstitieuse, et frappe la plaque de contreplaqué en grimaçant.

Aucune réponse ne lui parvient. Sinon le goutte-à-goutte du robinet contre la céramique qu’elle vient tout juste de faire briller.

Pourtant, elle entend… au fond d’elle et dans la pièce… Un bruit imperceptible, sourd et lourd. Quelque chose d’effrayant qui la prend toujours dans les moments de solitude. Comme si un inconnu psychopathe s’apprêtait à lui saisir l’épaule et la plaquer contre le mur de faïence.

Elle se décide à mettre genou à terre dans un craquement général d’articulations vexées et aperçoit non sans peine le bout pointu d’un escarpin à semelle rouge. Les chaussures de Claire !

Le cœur battant, elle lance à nouveau ses poings sur le contreplaqué.

˗ Claire ! C’est toi ?

L’autre ne répond pas.

Il faut ouvrir la porte, songe-t-elle en scrutant les lieux autour d’elle. L’extincteur ? Elle ne parviendrait même pas à le soulever… Elle se rabat sur le tournevis à bout plat, planqué tout au fond du seau, mais elle s’y prend mal. La serrure résiste.

˗ Claire ! lâche-t-elle dans un accès de rage, en jetant le tournevis à ses pieds. Qu’est-ce que tu fous putain ?

« Qu’est-ce que tu fous… » répète-t-elle en s’éloignant de la porte.

Elle s’éloigne et recule encore, comme si la pièce n’avait pas de fond. Elle recule jusqu’à sentir la porcelaine froide contre ses hanches.

Elle s’élance et Baaam ! L’épaule en première ligne s’écrase dans un bruit sourd. Le petit verrou de mauvaise facture saute dans les airs. Carmen s’arrête sur le carrelage froid, juste à côté d’une poupée immobile au visage cireux.

Un cri aigu ricoche contre la plomberie impeccable.

Est-ce le sien ?

C’est bien plus l’expression des yeux qui la fixent qui effraie Carmen… Bien plus que la lame tâchée de sang.

˗ Qu’est-ce que tu fais Claire ? demande-t-elle en s’accroupissant.

˗ Laisse-moi…

Carmen s’approche doucement en réfrénant la grimace dégoûtée qui surgit du plus profond d’elle-même.

Qu’y a-t-il de plus écœurant que les reniflements d’un adulte ?

˗ Je vais prendre la lame. Je te préviens… Ne me coupe pas !

˗ Comme si ça te faisait peur…

˗ Non. C’est vrai… Mais en l’occurrence, je préfère me saigner moi-même.

Claire n’oppose pas de réelle résistance. Elle laisse tomber la lame dans les mains de son amie et se recroqueville un peu plus contre le mur des toilettes.

.

˗ Qu’est-ce que tu fais encore ici ? lance Carmen. Je croyais t’avoir vue prendre les escaliers…

˗ Je suis revenue juste après, dit-elle en faisant remonter le filet de morve qui s’apprêtait à dégouliner au-dessus de ses lèves. J’avais une telle rage contre lui… je me suis dit que si je crevais ici, après la scène de cet après-midi, il serait bien emmerdé !

˗ Je crois que c’est toi qui serais emmerdée, glisse Carmen en se calant contre la faïence froide.

Elle inspecte le bras tout juste agressé. Sur la plupart des coupures, le sang a déjà coagulé et forme de petites croûtes en forme d’étoiles enchaînées.

Il n’y en a qu’une qui saigne encore un peu – une veine plus importante a dû être touchée –, mais ça ne durera pas.

Sans attendre, Carmen désinfecte les blessures.

˗ Ah ! Putain ! C’est pire que la lame !

˗ Hé oui… Je n’ai pas de Bétadine dans ma trousse de secours, tu m’excuseras ! Tu as déjà de la chance qu’il me reste ces bandes…

˗ Tu dois me trouver stupide, reprend Claire en baissant la tête sur ses jambes ramassées en tailleur. Tu as raison…

˗ Je ne pense rien. On a tous nos raisons…

˗ C’est juste que je ne sais pas quoi faire d’autre… Je n’ai pas d’autre possibilité que me venger sur moi-même.

˗ Parles-en à ta chef.

˗ Déjà fait… pleurniche-t-elle. Tu crois que c’est la première fois qu’il me parle comme à une merde ? C’est arrivé des dizaines de fois ! Des centaines peut-être !

˗ Et ta chef alors ? Elle n’a rien fait ?

˗ Bien sûr que non. Quand je suis allée la voir, elle m’a simplement dit : « Ça va Claire ! Il est comme ça avec tout le monde ! Ne le prends pas personnellement… Tu n’es plus une petite fille quand même ! »

˗ La salope !

˗ N’est-ce pas ! acquiesce Claire.

˗ Non… Attends… Je déteste ce mot… Mais là vraiment ! Quelle salope !

Les cloches du centre-ville sonnent une nouvelle fois. Et Rim s’impose à l’esprit de Carmen… « La vie est si courte… Pourquoi est-ce que tu refuses d’en profiter ? Il faut que tu sortes, que tu rencontres du monde, que tu changes d’air… » Comme s’il existait un coin minuscule sur cette terre où les gens étaient différents !

˗ Il faut que tu t’en ailles, l’encourage Claire en la poussant hors de la cabine.

˗ Oui. Mais tu viens avec moi.

Ce n’est qu’une fois debout que Claire se rend compte des dégâts causés par sa crise de nerfs. Le sang sur la cuvette des toilettes, sur le carrelage, sur le rouleau de papier hygiénique ; la porte en travers de la pièce et les éclats de contreplaqué tout autour.

˗ On se tire en laissant tout comme ça ?

Carmen lui lance un chiffon et lui ordonne de faire disparaître les traînées rouges pendant qu’elle relève la porte et la cale contre la cloison de la cabine.

Quelques minutes plus tard, elles plongent dans le bain étouffant de la rue bondée. Les terrasses se remplissent petit à petit, les couverts commencent à tinter et les assiettes se garnissent de crevettes gigantesques, de mini-brochettes, de tartares brillants…

Carmen réprime un haut-le-cœur. La viande crue, ça lui rappelle trop ses accès de colère.

˗ Il faut que tu alertes l’inspection du travail, les prud’hommes… dit-elle en se tournant vers Claire.

˗ Oh non… L’inspection du travail ? Ils viennent poser des panneaux contre les risques psychosociaux et s’en vont. Après ça, tu te fais juste harceler dans un environnement plus serein.

˗ Et porter plainte ?

˗ Tu délires ou quoi ?

Sur leur passage, des verres s’entrechoquent, pleins de glaçons et de sirops chimiques verts, mauves, rouges qui colorent les lèvres et les langues. On fête la fin de la semaine, le départ à la campagne d’un ami qui vient tout juste d’hériter du manoir de ses grands-parents.

Carmen se laisse porter par la masse. L’odeur des multiples détergents lui colle toujours à la peau. Elle se mêle à la friture, aux gaz d’échappement et aux vapeurs d’alcool qui s’élèvent dans l’air bouillant de ce début de soirée.

Il fait 30 degrés et il va falloir qu’elle se couvre pour sortir ce soir. Au moins pour cacher les craquelures et les bleus…

˗ Je suis trop seule pour intenter quoi que ce soit, reprend Claire en s’arrêtant devant la bouche de métro.

˗ Arrête… Il a une bonne partie de la boîte contre lui !

˗ Mais ils ne m’aideront pas. Ils tiennent trop à leur place, grimace-t-elle en sortant sa carte de transport… Et moi aussi d’ailleurs… Qu’est-ce que je ferais si je devais quitter ce travail demain ?

Carmen aimerait lui glisser quelques paroles réconfortantes, mais ce qui sonne faux est souvent contre-productif…

Elle se trouve elle-même coincée dans un cul-de-sac existentiel. Mieux vaut la boucler.

˗ Je vis seule, tu sais. Je n’ai personne pour m’aider. Quoi qu’il arrive au travail, les factures continuent de s’amasser. Et ce putain de loyer ! lâche-t-elle en riant à moitié. Bon allez, je te laisse filer…

Elles s’étreignent un long moment, comme si elles devaient ne jamais se revoir, et se souhaitent une bonne fin de semaine. Quand Claire disparaît parfaitement derrière le flot humain, Carmen se met en route de son côté.

Elle aperçoit le bus au loin, avec ses visages épuisés derrière les vitres ardentes. Il n’attend que le basculement du feu rouge pour se mettre en route.

Les bras cisaillés par les cabas qu’elle ramène à l’appartement, elle se met tout de même à courir. Si elle le laisse filer, elle est bonne pour une demi-heure d’attente en plein cagnard. Et elle devra sortir avec les cheveux pleins de poussière qu’elle n’aura pas eu le temps de laver. Elle entend déjà le soupir désespéré de Rim.

De l’autre côté de la rue, le chauffeur se penche à l’extérieur de sa cabine et lui crie de ralentir la cadence.

Il ne démarrera pas avant qu’elle ne soit montée à bord.

˗ Vous allez faire une attaque un de ces jours, plaisante-t-il en actionnant le large volant de ses bras aux veines gonflées. Et alors, je vous attendrai des heures en me demandant ce qui vous est arrivé !

˗ J’ai le cœur solide !

˗ Ha ! C’est ce qu’elles disent toutes…

Il s’engouffre dans le trafic infernal de l’avenue et monte le son de la radio malgré la réticence des autres passagers.

Depuis que les gens craignent de prendre le train, la circulation est devenue impossible dans la ville.

Ballottée par les secousses des redémarrages incessants, Carmen cherche un coin où poser ses deux énormes besaces, mais les enfants occupent chaque plateforme, chaque petite marche, le moindre recoin en plastique dur.

À ses côtés, un vieillard s’agite. Il cherche à baisser son sonotone pour ne plus entendre la musique dégénérée qui s’échappe des haut-parleurs.

Carmen l’évite et se fraie un chemin entre les peaux luisantes de chaleur, non sans écraser les dizaines de petits orteils manucurés alignés dans l’allée.

Soudain, un bras fend la foule. Fatima, assise sur un siège surélevé, agrippe l’un des cabas d’une main ferme et le pose sur ses genoux nus.

˗ Salut ! dit-elle en posant une main ferme sur le bras de Carmen qui la pousse à se rapprocher un peu plus d’elle. Tu veux que je prenne l’autre ?

˗ Non. C’est gentil, mais je vais le mettre à mes pieds.

˗ Tu es sûre ? Tu ne veux pas t’asseoir sur moi ?

˗ Non, je pense que je vais survivre.

Elle monte simplement sur ses pointes et s’accroche à l’unique sangle disponible au-dessus de sa tête. De quoi finir de maltraiter ses épaules.

Le bus s’éloigne tranquillement du centre-ville et refait le plein à chaque arrêt : des étudiants aux sacoches énormes, des ouvriers tous tachés de plâtre et de peinture, d’autres hères simplement épuisés par leur existence.

À la moitié du parcours, sous les huées des passagers, le chauffeur ne s’arrête même plus.

˗ Bande de fainéants ! lance-t-il par la fenêtre entr’ouverte. Ça vous tuerait de marcher un peu ?

Carmen s’écrase contre les genoux bouillants de Fatima pour ne pas être entraînée vers la sortie malgré elle.

˗ Je te croyais déjà partie en vacances…

˗ Laisse tomber les vacances, soupire Fatima. Trois semaines bloquée avec mes parents dans la même maison ? C’est pire que le quotidien ! dit-elle en baissant la voix et en épiant autour d’elle les oreilles trop curieuses. J’ai prétexté une surcharge de travail et ils m’ont laissée tranquille. Je leur ai dit : « Qui va vous aider si je perds mon travail ? » Ils savent bien qu’ils ne peuvent compter sur aucun de mes frères !

Elle termine sa phrase rapidement, attirée par un attroupement sur le trottoir au-dehors. Il lui faut se contorsionner pour apercevoir les uniformes bleu nuit, les bottes de cuir, les piécettes sur l’asphalte qui renvoient les rayons de la lumière rasante.

Entre les jambes des forces de l’ordre, Carmen aperçoit une barbe broussailleuse au bout d’un visage mal lavé… Puis un mouvement… Un coup, peut-être deux… Elle questionne Fatima du regard et sonde les alentours, mais aucun des passagers ne réagit. Peut-être ont-elles rêvé. Peut-être n’étaient-ce que des fantômes…

En un claquement de doigts, le véhicule s’éloigne et elles les perdent de vue.

˗ Tu ne peux pas t’échapper un jour ou deux ?

˗ M’échapper ? Mais Carmen, tu sais bien qu’ils auraient un rapport téléphonique le soir même… gémit-elle en se repositionnant sur le siège en plastique. Pourquoi ? Tu as un plan à me proposer ?

˗ Pas du tout. Je ne pense pas bouger cet été, ça me fera des économies. Et puis, je ne pense pas que ma mère puisse sortir de l’hôpital, même pour une semaine. Elle commence tout juste à aller mieux.

˗ Vous vous parlez ?

˗ Quelquefois.

Carmen repense à toutes ces heures englouties par l’univers aseptisé de l’hôpital dans lequel sa mère se repose depuis des années.

Elle a dû s’y rendre plus régulièrement ces dernières semaines, alertée par les infirmières et les aides-soignantes qui ne savent plus où donner de la tête. Beaucoup plus de malades, toujours moins d’effectifs. Peu de temps pour s’occuper des cas les plus difficiles…

En plus de ces contraintes cruelles, sa mère a multiplié les crises de folie, perdant totalement le contact avec la réalité pendant des journées entières. Elle refusait de se nourrir, de se laver, de communiquer avec qui que ce soit, même sa fille.

Il a fallu qu’elle reste à ses côtés malgré les coups, les pleurs, les cris. Essayer de se rappeler à elle à l’aide de photos, de musiques, de caresses et de souvenirs pas toujours heureux.

Les médecins, qu’elle voit en coup de vent, disent du haut de leurs dossiers que ça lui fait du bien.

Ils notent des améliorations dans lesquelles elle est priée de croire. Ils lui disent aussi, d’une voix suave et douce, qu’elle peut se confier, qu’il est naturel de ressentir de la colère ou de la tristesse.

Mais Carmen refuse d’entrer à l’intérieur de leurs cahiers chiffonnés.

˗ Ça me fait de la peine pour ta mère, tu sais… reprend Fatima en décroisant les jambes. Je pense souvent à elle…

Le bus évite de justesse un berger allemand malingre et assoiffé. En arrière-plan, une meute de clochards lève les bras et interpelle le chauffeur qui poursuit sa route sans y prêter attention.

˗ Et ton homme ? Il ne va pas partir sans toi quand même ?

˗ Je ne crois pas que ce soit prévu… On ne se voit pas beaucoup en ce moment. Moi, je suis vraiment surchargée, glisse-t-elle avec un clin d’œil.

˗ Ce n’est pas son cas à ce que j’ai entendu dire… Mon frère m’a raconté qu’il l’avait croisé plusieurs fois au bar du quartier. Il jouait au poker. Et à ce qu’il paraît, ça a mal tourné la semaine dernière… Tu l’as vu depuis ? Il va bien ?

Carmen voudrait répondre oui, mais se ravise très vite, refusant de poursuivre cette conversation.

Elle tourne le dos à son amie et voit passer devant ses yeux embrumés l’avenue Thiers, noircie par les pots d’échappement et les rejets des usines plantées à une poignée de kilomètres. C’est là qu’elle a rencontré Thiago, dans un de ces immeubles aux halls profonds et obscurs. Au fond de cette avenue qui porte le nom d’une trahison… Thiers… Elle aurait dû se douter que ça tournerait mal.

 

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J’étouffe dans un bureau, prends des sueurs froides contre la machine à café, ne sait pas me servir d’Excel… Et non merci je ne veux pas apprendre ! Je ne sais pas chanter, ni danser. Je ne joue d’aucun instrument car je n’en saisis pas le langage et pourtant je les aime ! Je parle plusieurs langues mais je suis incapable de traduire un texte sans me l’approprier, l’interpréter et créer tout un monde autour des quelques mots qu’on me demande de dénaturaliser.

Bref, c’est donc en toute logique et parce que je n’étais adaptée à rien – ou devrais-je dire à tout – qu’après des études de langues et de journalisme je me tourne vers la littérature. Parce que la vie ne suffit pas, comme l’a dit Pessoa, et qu’il me faut d’autres mondes, d’autres lieux, un univers infini, pour dessiner des vies parallèles ! »

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5 Comments on Commencez la lecture d’Asphalte et Blanches baskets en ligne !

  1. C’est vraiment un super roman. On se retrouve dans les personnages. L’histoire est très actuelle. Je le conseille vivement à ceux qui cherchent de la littérature avec du sens.

  2. Lu en 2 jours, une histoire prenante,où chacun se retrouve!
    Une envie de liberté, aller au bout de ses rêves, la réalité d’un monde imparfait…. autant d’aspects qui font de ce livre une pépite d’authenticité et de beauté . A lire absolument .

  3. Un roman génial. Il est rare et difficile de dépeindre avec autant de justesse notre société, sans exagération, sans jugement moral. On est embarqué dans ce tourbillon, cette invitation à la réflexion sur le sens de nos propres vies. Et cette envie d’autre chose, cet espoir niché au fond de chacun de nous, certains voudraient l’ étouffer, l’auteur le fait triompher.

  4. « Torturées, mais sensuelles, audacieuses et rêveuses: une ballade dans le cœur des femmes »
    J’aime ces portraits de femmes rebelles, qui ne mènent pas une vie facile. Leurs rêves sont très souvent les plus beaux et les plus intenses. Bravo !

  5. « Les gens savent ce qu’ils sont. Ils savent ce qu’ils valent. C’est peut-être ce qui les rend si méchants. »

    La vie de Carmen est au bord de l’implosion: après avoir arrêté ses études, elle souffre au quotidien dans une entreprise en pleine asphyxie et rend visite à une mère dépressive suite au départ de son mari. Lorsqu’elle rentre chez elle, elle subit l’alcoolisme et les coups de son compagnon. Entraîné dans une spirale infernale, elle perpétue la douleur en se mutilant.

    Lors d’un spectacle où sa meilleure amie la tire de force, elle est fortement attirée par un acrobate qui représente la liberté qui l’attire tant. Peut-elle se soustraire à cette vie de misère et de désillusions?

    Jennifer Simoes signe une œuvre prenante et parlante qui pique la curiosité et qui explique la souffrance. Au travers d’une quête de sens, l’autrice rédige une ode à l’espoir, à la tolérance et à la justice au travers d’une écriture sans faux-semblants et accompagnée de thèmes forts. A travers les yeux d’un narrateur omniscient, elle maîtrise l’art du suspens et des rebondissements et nous fait quelque peu souffrir avec des omissions savamment orchestrées.

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