Freddy Stratton, de Lucille Cottin (Version blanche, extrait en ligne)

 Dans l’Angleterre des années 30, le banquier Freddy Stratton a un hobby : fouiner dans la vie des gens. Sa spécialité ? Leur trouver de complexes problèmes, qu’il s’efforce ensuite de résoudre.
Un soir de juin 1931, Stratton tombe sur Audric Morbay, lord de son état et coqueluche de ces dames. Jeune, riche et beau, Morbay a tout pour réussir. Stratton, lui, en est loin. Beau, il pourrait l’être s’il ne produisait pas cette grimace affreuse lorsqu’il sourit. Jeune, il ne l’est plus guère, convaincu d’avoir déjà un pied dans la tombe. Quant à la richesse ! Celle des autres est plus amusante. On est installé de manière plus confortable pour assister à leur ruine fatidique. Freddy est une bête noire, un Edgar Poe illuminé qui adore analyser les comptes de ses clients sans leur autorisation ! Et c’est bien ce qu’il compte faire, persuadé que l’héritage que vient de toucher Morbay soulèvera quelques jolis rats morts, ou débouchera sur une fin merveilleusement funeste.
Ce récit est suivi par deux novellas : Les Picasso et Les têtes coupées.
Noirceur et humour grinçant garantis !

Je sortis des Royal Botanic Gardens quelques heures plus tard, ravi par le contenu de ses serres, qui relevait le niveau des jardins. Ah, l’exotisme ! Peut-être allais-je renoncer à la Sibérie pour la jungle et ses plantes sauvages. Certaines étaient carnivores. Mes pieds, dociles, me ramenèrent correctement à la maison, et je passai la soirée à entremêler ces visages grotesques que j’avais imaginé le jour avec ces superbes spécimens végétaux que j’avais contemplés le soir, dans les chuintements de ma radio.

Deux jours passèrent. J’avais attendu le vendredi pour agir : non seulement ce n’était pas un jour de visite de Morbay, mais nous étions aussi au crépuscule de la semaine. L’homme avait bien mieux à faire que de me recevoir. J’adorais arriver à des moments inopportuns. Hélas, mon directeur connaissait mes méthodes, et il avait vraisemblablement manigancé toute l’affaire : lorsque je me présentai à la demeure Morbay, on me fit savoir que j’étais attendu.

La coqueluche londonienne vivait dans un hôtel particulier décoré avec mauvais goût. Les rideaux étaient en velours, une matière dont j’ai horreur à part pour certains déguisements. Seule la couleur — un rouge rubis — me ravit les yeux. Les meubles n’avaient rien de particulier : ils étaient en bois sombre, laqué et sculpté. Ils avaient l’air de valoir un peu d’argent. Je présumais qu’ils avaient du style, mais je ne parvins pas à mettre un nom dessus. La texture de ces meubles était semblable à celle des murs. On les avait recouverts de grands panneaux de bois vide. Je supposais qu’ils étaient récents, et qu’ils attendaient d’être peints. Pour l’instant, les pièces semblaient un peu vides.

Le sol était recouvert de tapis épais qui semblaient aspirer les pieds. Je profitai d’une seconde d’inattention de la part de mon hôte pour en retourner un coin. Dessous, le plancher était vieux et abîmé. C’était un cache-misère. Tout ceci m’indiqua que Lord Morbay était certainement un nouveau riche, et qu’il entreprenait de gros travaux de rénovation. Il avait meublé son intérieur afin d’exposer aux yeux de tous sa récente fortune tout en essayant de passer pour un homme respectable voire — oh le gros mot ! — de goût. C’était raté : la décoration, qui se voulait ancienne, sentait trop le neuf.

— Monsieur vous attend au salon, dit le majordome.

Je le suivis docilement. Je me demandais si le jeune Audric était réellement l’instigateur de cette décoration dépassée. Pour un jeune homme, il ferait preuve d’un sentiment de traditionalisme exacerbé. Je l’aurais mieux vu dans un décor plus contemporain. La ligne droite et le fer, ça, c’était moderne !

— Asseyez-vous, monsieur Stratton, me dit Lord Morbay lorsque je fus entré dans la pièce.

Je lui serrai la main de mauvaise grâce et posai mon postérieur dans une sorte de fauteuil Voltaire.

— Je tiens avant tout à m’excuser pour ma petite méprise de l’autre fois. Lorsque je vous ai vu arriver avec monsieur Butcher, j’étais persuadé que vous étiez son digne héritier !

Je sentis mon visage s’allonger de dépit. Monsieur Butcher était, comme je l’ai déjà expliqué, gros, blond, chauve, avec une tête d’ampoule. J’étais maigre, brun, mal peigné certes, mais bien fourni en cheveux. Et, contrairement à mon supérieur, je n’aspirais guère à avoir une barbe d’imberbe — c’est à dire, aucune. C’était clair : Lord Morbay me méprisait.

— Passons, dis-je posément. Vous désirez donc bénéficier de nos services…

— Je n’en sais encore rien. Je prends mes renseignements puis, en tant que client, je choisirai la meilleure banque…

— C’est faux, rétorquai-je. Lorsqu’on veut un avis sur une banque, on ne va pas voir ce baratineur de banquier. On demande conseil à ses proches. Rien de tel qu’un client pour conseiller le client ! Vous me direz, vous m’avez peut-être fait venir pour avoir mon avis sur ma propre banque, mais je ne suis pas client à la Phillips & Phil.

— Bien. Alors pourquoi vous ai-je fait venir, d’après vous ?

— Pour placer votre héritage chez nous. Ou, plutôt, ce qu’il en reste.

Lord Morbay sursauta.

— Comment savez-vous que j’ai hérité ?

— Eh bien, vous avez fait une ascension fulgurante dans la société londonienne. Par conséquent, vous n’êtes pas né dans une grande famille, sinon vous seriez aujourd’hui un élément du décor, comme ce pauvre Mac Andrew par exemple. Il existe peu de façons de devenir aussi riche que vous l’êtes aujourd’hui. Vous auriez pu être un gangster, à la façon d’Al Capone, seulement vous vivriez caché. Un bandit ne met pas son argent à la banque, il la braque. Vous n’avez pas joué en bourse non plus, sinon tous les hommes vénéreraient votre intelligence et votre sens des affaires. De plus, si vous fréquentiez les bourses, vous ne feriez pas appel à une entreprise aussi modeste que la nôtre. Non, seul l’héritage peut expliquer votre ascension vertigineuse. L’attitude des femmes à votre égard le prouve.

Lord Morbay siffla d’admiration.

— Admirable déduction ! Vous devez beaucoup vous ennuyer pour réfléchir autant.

— Votre mobilier est d’un ennui extrême, en effet.

— C’est ma mère qui l’a choisi, balbutia subitement Morbay.

Il était facile à désarmer. Il était n’était qu’un jeune loup qui n’avait toujours pas de crocs pour mordre ses ennemis. Un véritable Lord m’aurait congédié depuis longtemps. Ceci confirma mes théories.

— Je me disais bien que, pour un jeune homme, vous aviez extrêmement mauvais goût.

Lord Morbay fit un signe à son majordome et lui demanda un verre de bourbon. Il ne me proposa rien, naturellement. Le louveteau était du genre pédant. Je sortis de ma sacoche de cuir une liasse de documents et les lui tendis.

— Vous trouverez là-dedans les documents nécessaires à votre inscription, ainsi que notre règlement. Lisez-le bien : nous sommes très strictes.

— Je l’ai déjà reçu par monsieur Butcher.

— Bien. Alors vous savez que nous ne faisons pas crédit. Nous sommes une banque, pas une agence de prêt. Notre objectif est de faire fructifier l’épargne de nos clients.

— C’est bien pour cela que je vous ai choisi.

Sur ce beau visage, au nez droit et à la bouche pleine, rouge, presque suave, passa une ombre. Ceci me fit tiquer. L’homme avait déjà des problèmes d’argent. La jeunesse dilapide une partie de l’héritage, la mère, devenue enfin riche, le reste. À la fin, on se retrouve avec des affaires lourdes, baroques, complètement passées de mode, et rien ni sur le dos ni dans l’assiette. Ces meubles-là n’étaient bons que pour les riches. Ils rendaient leur brutale pauvreté aussi laide qu’un vilain masque de carnaval.

— Je vous l’avais bien dit, que vous aviez déjà fait votre choix, dis-je sur un ton suffisant. Notre banque assure à ses clients la plus complète des discrétions. Seules votre beauté et votre réputation feront parler de vous à Londres.

— Je n’en suis pas si sûr.

C’était aussi mon avis. Sa ruine proche allait faire jaser.

Je me levai pour prendre congé.

— Je vous laisse le week-end pour remplir ces papiers. Vous verrez, ils ne sont guère compliqués. Maintenant, tout fonctionne avec des textes à trous. Venez me voir lundi, nous vous enregistrerons comme client. Au revoir, monsieur.

Et, promptement, je m’éclipsai. Je ne lui laissai pas le temps de riposter. C’était comme ça que je ferrais le poisson !

Je passai mon week-end à me renseigner sur Audric Morbay. Je n’appréciais guère l’inconnu ; et les inconnus allaient de pair. Malheureusement, cette « étoile » était si nouvelle dans le ciel londonien qu’aucune histoire scabreuse ne la ternissait encore. Tout ce que j’appris — grâce à la rubrique mondaine — c’était qu’il avait hérité argent, terres et titre de son oncle, Lord Larry Morbay. Je connaissais cet homme, ce qui me fit trouver cet héritage curieux : Larry Morbay avait des fils qui auraient dû être les héritiers directs de sa fortune. Or, ses enfants n’avaient touché que la part qui leur revenait de leur défunte mère. Ce fait me fit réfléchir. Lord Morbay était-il un enfant illégitime ? Cela semblait impossible, puisqu’il avait officiellement deux parents. À moins que sa famille ait osé mentir à la société tout entière, de la plus misérable des putes de Londres jusqu’à notre glorieux roi-père-de-tous. Donc, aussi à moi. Et je n’avais pas pour habitude que les autres me mentent ; c’était à moi de les manipuler !… Ces faits attisèrent davantage ma curiosité. Il semblait que j’étais le seul à avoir décelé cette anomalie d’héritage. Celle-ci préoccupait-elle Lord Morbay au point de tenir son si radieux visage ? Cela m’amusa, et j’en fis un dessin. Je savais me contenter de peu.

Ce n’est pas que je fusse artiste dans l’âme, mais cette occupation occupait mes mains nerveuses et avait le don de m’empêcher de devenir fou. Sans elle, j’aurais passé ma vie à arpenter chaque pièce de ma maison de long en large tout en déblatérant à voix haute avec moi-même, ce qui aurait été fort ennuyeux. J’avais pour habitude de ne m’adresser qu’aux objets. Par ailleurs, je n’avais ni vocation à devenir célèbre, ni même celle de devenir illustrateur. Je ne ressentais aucune affection pour mes bouts de papier. Je les collectionnais comme un affamé range trois boîtes de conserve dans ses placards. Ils représentaient la nervosité que j’expiais. C’était comme une peine de prison, et pas une semaine ne se passait sans que je produise quelques-uns de ces croquis. Personne n’en connaissait l’existence, puisque je ne fréquentais personne. Ils restaient là, dans mon salon. Classés par années. Rigoureusement classés.

Le lundi aurait dû sonner le glas de mes interrogations du week-end, mais Lord Morbay était un naïf qui essaya de jouer au plus malin avec moi. Il ne vint que le mardi matin — preuve, somme toute, qu’il était en fait très pressé de régler cette affaire, mais qu’il avait ressenti le besoin de nous rappeler nos positions respectives : il était un aristocrate, et moi un petit idiot de fonctionnaire. S’il avait été un vrai noble, et si sa situation n’avait pas été aussi urgente, je ne l’aurais revu qu’à la saison prochaine.

 

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Lucille Cottin est née en 88 à Metz. Dès son plus jeune âge, elle se plonge dans l’univers du livre et de la bande-dessinée. A côté, elle dessine et bricole des tas de personnages. Après moult péripéties, elle rejoint l’université de Lorient, puis celle d’Angers, pour suivre des études de lettres teintées d’archives et d’édition.

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