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Table rase du passé, d’Élodie Fonteneau (Extrait en ligne)

1957. La Pétaudière. Un village dans le bocage. Tout se sait mais tout se tait. Des sourires en surface et du mépris sous le vernis. C’est dans ce microcosme que se joue le destin d’une jeune femme, de retour après dix années d’absence. Chapitre après chapitre, personnage après personnage, les passions se déchaînent autour de la protagoniste venue faire table rase du passé.

1 – La mère

J’ai promis à ta mère que je te l’enverrais s’il lui arrivait malheur. Alors voilà.

Pierre Châgneau

La Pétaudière, 30 avril 1957

Mon ange, ma coccinelle,

Mon Dieu ! Je ne sais par où commencer.

Tant de fois, j’ai empoigné cette plume pour t’écrire. Tant de fois, j’ai fait ma valise pour tenter de te retrouver.

Mais voilà, je n’ai jamais franchi le pas. Et aujourd’hui, il est trop tard.

Je t’écris de ma chambre où je suis alitée depuis quelques mois déjà. C’est mon cœur qui est malade et je remercie Dieu pour chaque jour de répit qu’il m’offre. Le compte à rebours est lancé et je ne peux plus l’arrêter.

Les nouvelles que je t’apporte après tant d’années de silence sont bien tristes, mon ange, mais tu n’as pas à t’inquiéter pour moi. Je ne souffre pas. Et je n’ai pas peur de la mort. Mon corps, usé jusqu’à la corde, l’attend avec impatience. Mon âme, quant à elle, l’attend avec résignation. Bien entendu, je ne quitte pas ce monde de gaîté de cœur. J’ai savouré tant d’instants de joie au cours de cette existence !

La joie d’avoir appris à lire et à écrire. Les mots m’ont toujours été d’un tel réconfort ! Ils élèvent l’âme, mon ange. Souviens-toi bien de cela.

La joie d’avoir épousé ton père : un homme bon derrière sa carapace aussi dure que la terre qu’il a cultivée ; aussi dure que cette vie de labeur à laquelle il était voué.

La joie d’avoir enfanté. Après toutes ces années, alors que tout le monde me croyait stérile. Mon Dieu ! Ce que tu étais minuscule quand je t’ai tenue pour la première fois dans mes bras. Une petite crevette rose et poisseuse. Une jolie sirène hurlante que j’ai vu grandir, étape par étape, et il n’y pas de bonheur plus intense que celui-là. Tes grands yeux noirs pétillant de curiosité. Tes sourires mutins. Tes fous rires à te rouler par terre. Ton obstination… Oui ! Aussi têtue que ton père que tu admirais tant.

Tu étais notre fierté, notre joie de vivre et nous voulions tout ce qu’il y a de meilleur pour toi. Ces mots te semblent peut-être difficiles à croire, mais tu ne peux douter des paroles d’une femme sur le point de faire le grand voyage.

Mes doigts tremblent désormais. Il me faut évoquer l’incident. Le moment où tout a basculé, il y a près de dix ans maintenant. Je ne peux plus enfouir ma tête dans le sol et repousser à plus tard. Il est déjà trop tard.

Que dire…

Je mentirais si je disais que je n’ai pas éprouvé une cruelle déception quand je t’ai vu palper ton ventre devant le miroir de ma chambre. Oui, je peux bien l’avouer désormais, j’ai appris la nouvelle bien avant ton père. Quel choc ! J’étais perdue. Ce simple coup d’œil avait réduit en poussière mon rêve le plus cher : celui de voir mon unique enfant trouver sa place en ce monde, celui de la savoir aimée et respectée. N’est-ce pas le rêve de tous les parents ? Alors j’ai pleuré à chaudes larmes et j’ai gardé le silence.

Mais ne crois pas que je suis restée inactive. Dans le plus grand secret, je réfléchissais au moyen de te sauver du scandale. J’ai contacté ma sœur en Normandie afin qu’elle puisse t’accueillir le temps que tu puisses mettre au monde l’enfant. Une fois délivrées, nous aurions fait courir le bruit qu’un de tes cousins nous avait été confié ; ta tante est si occupée. Seulement, ton père a découvert le pot aux roses et mon plan est tombé à l’eau.

Tu dormais sur le canapé après une matinée épuisante à épierrer les champs. Tu ressemblais à une jolie petite fée. Ton père s’est assis sur l’accoudoir, a souri, et comme d’habitude, il t’a caressé les cheveux. Ce geste ne t’a pas réveillé, mais la couverture a glissé…

Livide, il est parti sans un mot.

Quand il est revenu, il s’est mis dans une telle colère ! Une colère folle, furieuse, incendiaire. Son visage est devenu successivement jaune, rouge, violet. Ses poings serrés, les jointures blanchies, se sont abattus à plusieurs reprises sur le mur. J’ai essayé de lui parler, mais impossible de le raisonner, impossible de lui faire entendre quoi que ce soit. Comme s’il avait perdu ses facultés de perception du monde extérieur.

Sa colère était à la hauteur de sa douleur… Jamais je ne l’avais vu dans un état pareil. Sourd, incontrôlable. Et il t’a jetée dans la rue comme une… Mon Dieu ! Je n’ose mettre des mots sur ma pensée.

Quant à moi, je n’ai rien fait pour me mettre en travers de son chemin. Et je n’ai pas bougé le petit doigt ensuite. J’étais paralysée par le chagrin et la peur. La peur d’entrer dans un conflit irrémédiable avec ton père. La peur de tout perdre. Bien sûr, ce n’est pas une excuse valable et je crains que ces mots ne plaident en ma défaveur. Mais il me tient à cœur de rétablir la vérité et de te faire savoir combien j’aurais voulu agir autrement.

Toi partie, plus rien n’a jamais été pareil.

Un voile terne s’est infiltré entre ton père et moi. Un voile de plus en plus opaque. Un voile né de la tristesse de vivre sans toi, de l’angoisse de te savoir seule et désemparée au milieu de nulle part. Un voile assombri par les regrets et les non-dits qui nous ont empoisonné l’existence. Car jamais nous n’avons réussi à en parler. Jamais. Chaque tentative remuait trop de boue, trop de larmes ; elle avortait avant même d’avoir commencé. Alors nous faisions comme si de rien n’était, et ce malgré les chuchotements, les regards de pitié ou de mépris dont nous faisions l’objet au village. Tu dois nous trouver bien pathétiques, mais c’est la seule chose que nous avons trouvée pour survivre.

Je ne te demande pas de me pardonner. Non, je n’ai pas cette outrecuidance (te souviens-tu des histoires du chevalier Outrecuidance dont je te contais les exploits ? Mais je m’égare…). Je quitterai ce monde avec cet immense vide, ce sentiment de culpabilité qui me consume. C’est tout ce que mérite ta pauvre mère pour sa faiblesse et sa lâcheté. (…)

 

 

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Dévoreuse de mots, je croque depuis toujours les histoires et les livres à pleines dents !

Jamais rassasiée, je comble depuis une dizaine d’années mes petites fringales à l’aide de l’écriture. Nouvelles et textes courts sont des amuse-gueules que j’ai plaisir à concocter et à partager, en particulier quand ils sont noirs et frétillant de passions féroces.

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