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Massilia vs les Marmars, de Wictorien Allende (version blanche, extrait en ligne)

Ce récit est celui de Marseille passée au prisme de quelques hommes de la mer.
Un bateau, trois marins, une cité multimillénaire à l’horizon et la nuit qui anime rêves et passions au cœur de ce tableau. Car c’est dans les cœurs que se cache ce qu’il manque le plus à bord : l’amour.
L’amour de la vie, l’amour des livres ou celui d’une femme selon leurs visions respectives ? Selon les moments aussi. Et c’est d’ailleurs une femme, jeune, passionnée et invisible, autour de laquelle vont s’articuler les actes, gestes et pensées de nos marins…
Quelques heures de navigation donc, rien d’extraordinaire mais des heures qui prendront fin autour d’une conclusion aussi singulière que Marseille peut l’être parfois.
Massilia vs les Marmars est une novella bordée des récits modernes, une parenthèse qui s’appuie sur l’actualité autant que sur des rêves d’hommes. Parce que lorsque l’on mélange Méditerranée, voyages et littérature, pas besoin de creuser bien profond pour dénicher de l’humain avec de vrais morceaux à l’intérieur…

À tous les scribouillards de la cité phocéenne, parce que se trouvera toujours dans cette ville la lumière nécessaire à l’illumination des âmes humaines.

À Laurent Riatto également. À l’écrivain panamien qu’il est sans qui ce texte n’aurait sûrement ni ce titre ni ce contenu-là…

 

Je suis marin un peu artiste, j’aime les ports que tu aimas 

J’aime l’amour et la musique, ne sois pas triste, on se reverra.

Bernard Lavilliers « Marins »

 

Si je passe mon temps à écrire, 

Décrire mon temps,

Montant vers le nirvana on cherche les sourires,

Montant loin des bandits près des crevés, des bevtas

 plus d’trèves on brise vos obertas.

IAM « Marseille la nuit »

 

Lo scrittore marsigliese…

— Marseille, ce matin-là, avait des couleurs de mer du Nord ! Non, mais écoute-moi ça ! Dis, tu te rends compte de ce qu’il a écrit l’autre con ! C’est fort non, tu trouves pas ?…

Debout, regard scotché au couchant, Luigi Scolari ne répondit pas à son second.

Une fois de plus, l’expression légèrement à l’ouest seyait à merveille au vieil italien. Car s’il avait entendu la question de César, cette dernière n’était toutefois pas pleinement arrivée jusqu’à sa conscience analytique. Une absence due en partie au spectacle de l’autre côté de la vitre. Là-bas, plein ouest, un gros paquet de nuages cendrés coupait en deux un soleil au flamboyant incroyable et se trouvait-là une vision dans laquelle le Capitaine percevait à peu près autant de contrastes et de dissonances qu’il y en avait dans son humeur du moment.

Que leur cargo soit aussi loin de la mer du Nord qu’à proximité de la cité phocéenne, que leur périple méditerranéen arrive enfin à son terme et même cette vigueur enthousiaste un brin énervante qu’affichait César à l’approche de la côte, plus rien n’avait d’importance en ce début de soirée. D’ailleurs, bien réfléchi et quitte à être honnête jusqu’au bout, tout lui était plus ou moins égal depuis la veille. Depuis la réception du télégramme…

Le mutisme de Scolari accepté, les yeux de César Pujol abandonnèrent le dos tourné devant lui pour se braquer sur l’avant du cargo, sur les mouettes qui surfaient d’invisibles courants d’air. Et c’est durant ce mouvement circulaire qu’il surprit les premières lueurs sur les hauteurs de la ville.

Les empilements rocheux du Frioul masquaient presque totalement la cité pour le moment. Ne se distinguaient que le blanc perlé des villas sur les collines et, enfiché au premier plan, la découpe romano-byzantine de Notre Dame de la Garde. Étrange d’ailleurs que cette omniprésente perspective chrétienne depuis la position actuelle du navire. Sous cet angle, on aurait presque pu penser qu’Ils avaient aposté la Bonne Mère sur ce promontoire précis, non pour protéger marins et pêcheurs, mais bien pour surveiller la ville basse pile en dessous…

César se faisait régulièrement cette réflexion lorsqu’il revenait dans sa ville par la mer. Et pas seulement parce qu’il songeait à la longue liste d’hommes et de femmes que cette vieille catholique n’avait pas sauvés. Non, s’il y pensait à chaque fois, c’était parce que bien pesé, spéculer de la sorte n’était peut-être pas si éloigné de la réalité que ça. En effet, l’emblématique basilique n’avait-elle pas été édifiée sur les ruines d’un ancien fort militaire ?

Imperceptiblement, César leva les talons, menton tendu vers la côte, comme s’il allait ainsi pouvoir découvrir le cœur de la ville. Mais son regard ne percuta que les tours d’un Château d’If de plus en plus sombre. Aucune frustration chez lui toutefois, Marseille était sa ville et il la connaissait par cœur. À terre comme depuis le large. Et en marseillais de souche autant qu’en marin expérimenté, il savait fort bien qu’il lui faudrait attendre le prochain changement de cap avant d’entrevoir le fort Saint-Jean en sentinelle du Vieux-Port.

Tout comme il savait qu’il devrait également patienter avant que ne se montrent les symboles argentés d’une ville qui ne l’était pas : le serpentin lumineux de la Corniche et la ligne dilettante du front de mer qui disparaissait à la Pointe Rouge. Durant quelques minutes encore donc, l’ancestral arrondissement bourgeois demeurerait caché à sa vue par l’archipel du Frioul, lui donnant par là même l’étrange et habituelle impression, celle d’un quartier qui, plutôt que d’attirer cherchait surtout à se faire désirer. En pure perte cela dit le concernant, puisqu’un tel désir restait très éloigné de ceux d’un type comme lui, nettement plus habitué à la Joliette et la Belle de Mai qu’aux secteurs sud de la ville…

C’est durant les secondes qui suivirent cette dernière pensée que l’esprit de César décolla.

La simple évocation de ces patronymes phocéens venait de tinter son esprit d’un baume euphorisant et il sauta sur l’occasion pour positiver plus qu’il ne le faisait déjà depuis une bonne semaine. Et oubliant au passage le Capitaine, son silence et leur petit jeu littéraire habituel, la passerelle autour de lui prit des contours flous quand il laissa ses pensées s’éparpiller.

Le constat était flagrant. Apparemment, bons mots, coups de cœur et autres coups de gueule issus de leurs lectures respectives n’intéressaient plus Luigi. César ne pouvait que le déplorer, mais il comprenait toutefois aisément la chose, n’était-ce au simple regard de l’annonce de sa démission la semaine précédente. Et si Scolari était désormais imperméable à une citation pas piquée des vers comme celle-là, autant laisser tomber et ne pas lui en tenir rigueur.

Il y avait dans cette approche un brin de réalisme très contextuel. Celui du type qui sait qu’il n’en a plus pour bien longtemps à supporter un travers quelconque de son entourage. Mais un peu également de sa propre sagesse intuitive, celle qui lui dictait depuis longtemps qu’il fallait parfois laisser tomber, que dans la vie, tous les moulins croisés ne valaient pas forcément l’énergie perdue à se les farcir…

Et puis, rajouta-t-il intérieurement, mon roman retenu au premier envoi par Gallimard alors que ses poèmes lui sont retournés depuis des lustres, même par les plus obscures revues underground. Typiquement un truc à déclencher de l’aigreur ou une jalousie quelconque au premier venu. Qu’il soit ou non le meilleur des hommes…

Mais, quelle que puisse être l’origine du silence de Scolari, les absences et sautes d’humeur de son Capitaine ne seraient bientôt plus un problème pour le jeune marseillais. Deux heures tout au plus et il débarquerait, définitivement cette fois.

Il débarquerait et lorsque son pied droit serait sur le quai, il laisserait symboliquement à d’autres la mer et les voyages aux horizons multiples qu’elle impose. Sans le moindre état d’âme, soit dit en passant. Et le temps de remplir les formalités portuaires dans les bureaux de la Capitainerie, une fois écoulées les minutes, les dernières, consacrées à son devoir de second, il filerait au Panier rejoindre Sirine.

 

 

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Vingt ans que ça dure ! En région parisienne d’abord puis sous le bleu du ciel provençal, cela fait de longues années que Wic s’attache à passer aux yeux des siens pour un honnête père de famille alors qu’il emprunte un étrange pseudonyme pour mener en douce d’improbables projets d’écritures. Quelques flagrants écrits manifestes (romans, polar et formats courts) et plusieurs associations de bienf’auteurs garnissent à ce jour son casier littéraire.

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