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Un domestique, de Jonathan Itier (Extrait en ligne)

Le verdict concernant la mort des Ericson est tombé : c’est leur fille, Hélène, qui a sauvagement assassiné ses parents avant de mettre le feu au domaine familial. Du moins, c’est ce que raconte la version officielle… Et si la mort des Ericson était bien plus lugubre que ce que l’on croyait ?

Personne ne pourrait dire du mal d’Hélène Ericson sans contrevenir en même temps aux règles les plus élémentaires de la vérité ou de la décence. Je suis conscient d’avoir servi sa famille assez longtemps pour qu’on me suspecte d’aimer domestiquement des hommes et femmes ; à cela je répondrai que quiconque a connu les laideurs d’une authentique servitude ne saurait que démentir le traitement prétendument indigne que mes maîtres faisaient de leurs serviteurs. Leurs récriminations –occasionnelles- ne furent jamais qu’un éternel souci d’équité. J’ajoute que tout ce qu’a sécrété l’infamante médiatisation de leurs décès n’a fait qu’attiser des haines de classe grossières, y compris dans ma propre famille avec laquelle je n’ai plus cessé d’être en butte.

Alors qu’elle l’ignorait il y a encore quelques jours, l’ensemble de la société, qui est habituellement si avide et soucieuse de sa confortable béatitude, était entrée en révolte intégrale contre cette famille d’infortunés. Elle nomma même « retour de bâton » l’effroyable drame que produisit d’hasards en hasards, la destitution totale de leurs propriétés au profit des huissiers. Alors qu’ils ne faisaient qu’assouvir leur soif viscérale d’injustice, beaucoup de ceux qui enviaient haineusement les Ericson y virent enfin un moyen de prétexter l’ « égalité vengée ».

Je suis entré au service de Monsieur et Madame Ericson dans la tendre année de mes vingt-cinq ans. Un épisode assez trivial de ma première rencontre avec mes maîtres me fait me remémorer la bonté qui régnait chez eux. Tandis que je m’apprêtais à prendre mes quartiers, la très jeune Hélène, de laquelle on a dit tant et tant de mal aujourd’hui, insista avec un empressement inhabituel pour me faire visiter l’ensemble des appartements, y compris la modeste chambre de ses parents.

« Je crois savoir, avait-elle dit sans la moindre affectation, que vous jouez du violon assez bien »

Comme elle vit que j’acquiesçais avec un peu de réserve, elle plongea dans une grande armoire et me tendit gaiement un de ces violons de concert dont j’ai oublié le nom. Cette simple anecdote conjurera peut être chez mon lecteur ce déplaisant instinct de lutte, à partir duquel on ne veut voir dans les bourgeois que d’incultes poseurs. Comme si toute spontanéité était le fait du pauvre, quand elle est celui d’une âme bien née. Je ne me sentis plus, pour un instant, de raisons de me montrer digne d’elle. Notre première rencontre inaugura la promesse d’une complicité respectueuse, solide et, jusqu’à la tragédie de sa mort violente, rien ne me détourna de son amitié.

A ce stade de mon témoignage, on aura compris que ma version des faits diffère totalement du verdict prononcé le 10 mai 1860. Tout comme il est absurde d’affirmer qu’elle ait pu assassiner ses propres parents, Hélène Ericson n’a pas non plus mis fin à ses jours. Par la confession, cette lettre n’a d’autre but que de libérer son auteur d’un secret qu’il estime aussi criminel que tous les meurtres de la terre.

 

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Je suis né dans une clinique de la banlieue parisienne. Tout comme les adultes adorent en inventer, les enfants adorent les écouter pour s’aduler, se combattre, voter, s’impliquer, simplifier… Les histoires sont ma petite contribution à l’effort collectif de vie. Si tout ce qui est humain se condamne –et c’est peut-être la faute à son essence même- à régner ou à servir, la littérature est ce geste d’amitié salubre dans le désastre, de la main de l’un à l’épaule de l’autre ; pour le lecteur et l’auteur, c’est donc la consolation d’être entendu, mais de loin en loin, parce que la pudeur nous oblige.

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