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Les dernières niouzes

Betty-Lou, de Lucille Cottin (Extrait en ligne)

Paris, années 20. Attiré par le faste de la capitale, un jeune provincial s’installe dans un ancien grenier aménagé en appartement, pour réaliser quelques économies et ainsi pouvoir participer aux mondanités de son école. Malheureusement, cette économie ne suffit pas. La pauvreté en fait sa victime.
Reclus chez lui, l’étudiant est condamné à vivre au rythme des fantaisies que lui impose sa bruyante voisine, la cantatrice Béatrice-Louisa Becker. Soirées mondaines, visites érotiques et répétitions intempestives, tout y passe. Car Betty-Lou est une star parisienne, maîtresse de la superficialité. Mais s’il se cachait, au-delà des apparences, une histoire bien plus lugubre ?

(…)

Attiré par la vie prestigieuse que seule une grande ville pouvait m’offrir, je décidai de louer un logement bas de gamme qui me servirait uniquement de dortoir, afin de consacrer la majeure partie de mes revenus à mes loisirs. Ce ne fut pas facile. À force de recherches, je parvins à trouver un vaste logement meublé, situé sous les combles d’un immeuble haussmannien. Son prix était étonnement bas. La perle rare. Sur le moment, j’avais trouvé cela suspect. Mais une minutieuse inspection des lieux me rassura : il n’y avait aucune trace d’insalubrité, ni même de parasites. Le logement était vaste, passablement vide : une table, une chaise, un lit et une armoire constituaient le principal ameublement. Rien qui puisse menacer ma précieuse personne. Je m’y installai début octobre, juste avant la rentrée universitaire.

Au bout d’une semaine de faste, je compris que la pension que mes parents m’avaient allouée était dérisoire. Encore trois jours à ce rythme et je mangerais tout mon mois ! Inutile de dire que la fin de celui-ci fut difficile. Par chance, j’étais arrivé à soutirer un peu d’argent à une tante aimante, ce qui avait soulagé mes inquiétudes. Je dus revoir mes exigences à la baisse, et ne sortis plus que pour aller à la faculté. Ma chute rapide me ruina aussi socialement : dès que mon portefeuille fut vide, je n’eus plus d’amis dans mon école.

Une nouvelle vie commença pour moi. Je passais désormais mon temps libre cloîtré chez moi, dans le silence frais et puant de ces combles à l’odeur rance les jours de pluie. J’étudiais sans envie : le droit en lui-même ne m’intéressait pas franchement. Une pesante monotonie s’installa. Je m’ennuyais profondément.

Rien ne vint rompre ma retraite durant des semaines. L’automne s’acheva, l’hiver passa. Puis, vers la mi-février, les choses changèrent.

Cela commença par de la musique. Quelqu’un, un voisin peut-être, jouait du piano. En tendant un peu l’oreille, je parvins à le localiser : cela venait de l’appartement d’à côté. J’étais étonné : jusqu’alors, j’ignorais que quelqu’un vivait là ! Je n’avais jamais perçu un signe de vie quelconque, et la porte était toujours demeurée close. Rapidement, mon mauvais esprit s’enflamma : avait-on idée de faire un tapage pareil en plein après-midi ? Il devait y avoir des enfants qui dormaient, il y avait des intellectuels qui étudiaient ! J’aurais adoré provoquer un scandale. Quoi de mieux pour prouver son importance ? Seulement, j’étais un ignare en la matière, et ne trouvai ni les mots ni la méthode pour me faire entendre par l’immeuble tout entier. Je restai donc silencieux face à ce qui me parut être un effroyable vacarme. Quelque part, cette souffrance silencieuse me donnait de l’importance. J’étais un martyr !

Soudain, la mélodie se tut. Je tendis l’oreille, j’attendis. En vain. Elle ne reprit pas. Aucun bruit ne la suivit pour me signifier que je n’étais pas seul au monde à mon étage. « Finalement, elle n’était pas si dérangeante que ça, cette mélopée » songeai-je avec regret. En y repensant, je la trouvais profonde, lancinante. Puis, soudain, j’entendis fredonner. C’était une voix de femme. Mature, solide, professionnelle. Une cantatrice, peut-être ? J’écoutai, immobile, comme paralysé. Jamais je n’avais entendu une chose pareille. Ce chant tenait du Sublime.

À la fin du couplet, le silence se fit. Désespéré, je me jetai contre notre mur commun, suppliant dans un murmure impatient à la voix de revenir. Action inutile, qui ne faisait que trahir l’ampleur de la solitude dans laquelle je me trouvais depuis ce qui me paraissait être une éternité. Lorsque je le compris, je m’assis dos au mur, désemparé. Là, je me mis à rêvasser. À quoi pouvait ressembler la propriétaire de cette merveilleuse voix ? Était-elle comme ces misérables duègnes espagnoles que l’on voyait aux pieds des ponts de Paris, ou bien comme ces cantatrices d’opéra allemandes, grasses, blondes, avec une poitrine si opulente qu’elle aurait pu nourrir tous les enfants du pays ? Et, tandis que le jour déclinait, je ne pouvais m’empêcher de me l’imaginer tantôt en Callope à la Charles Coype, tantôt en maigrelette et sauvage Berthe Morisot.

(…)

 

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Lucille Cottin est née en 88 à Metz. Dès son plus jeune âge, elle se plonge dans l’univers du livre et de la bande-dessinée. A côté, elle dessine et bricole des tas de personnages. Après moult péripéties, elle rejoint l’université de Lorient, puis celle d’Angers, pour suivre des études de lettres teintées d’archives et d’édition.

 

 

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