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Parfaites, d’Isabelle Larocque (Extrait en ligne : Chapitre 3)

Deux jeunes filles violées dans une violence extrême, des familles qui ne veulent pas porter plainte pour ne pas nuire à la réputation de leurs futures ballerines étoiles et des frères qui semblent totalement indifférents au sort de leurs sœurs. L’inspecteur Julie Bergeron doit essayer de retrouver un agresseur en ne pouvant compter sur le témoignage des jeunes filles agressées, jusqu’au jour où une jeune fille est retrouvée presque morte dans le Vieux Port de Montréal, enroulée dans un vieux tapis. Julie a déjà subi une telle agression il y a plus de 20 ans. Est-ce que son agresseur a été remis en liberté et recommence son jeu macabre avec des adolescentes ? L’inspecteur Bergeron jonglera entre sa vie personnelle, ses souvenirs douloureux et le mutisme des jeunes filles et de leurs familles pour trouver le coupable de ces agressions d’une extrême violence.

Chapitre 3

Après une moitié de nuit à tout ranger, Julie a constaté que rien n’a été volé. Un dossier qu’elle tient sur ses agresseurs incluant des coupures de journaux, sa préparation de témoignage contre son agresseur et des photos des deux ravisseurs a été piétiné et plusieurs des articles qu’il contenait ont été froissés et partiellement déchirés. Les autres papiers (assurances, factures, journaux) ont été disséminés dans toutes les pièces. Les voisins du dessous n’ont rien entendu, mais ils ne sont rentrés que vers 22 h 30. Elle se demande ce que les envahisseurs ont bien pu chercher. Elle a très peu dormi avant de passer au poste de police.

— Avez-vous pris l’ordinateur d’Amélie ? demande l’inspecteur Bergeron à l’équipe scientifique.

— Non. Nous n’avions pas de mandat.

— Non, évidemment. Mais elle ne peut pas porter de plainte formelle puisqu’elle ne parle pas.

— Elle sait écrire, j’imagine ? Si on a une accusation écrite, nous pourrons aller chercher son matériel.

Elle se dirige vers la maison des Tremblay. Le travail de l’équipe scientifique étant terminé, il n’y a plus de policier en fonction. Le ruban jaune marqué « Police » a été arraché, la porte d’entrée est entrouverte.

Elle monte rapidement vers la chambre d’Amélie. L’ordinateur n’y est plus ! En plus des vêtements déchirés qui sont restés au sol, il y a maintenant des papiers divers, des dessins et des photos de ballet déchirées. Elle regarde dans la garde-robe. La cachette de l’adolescente n’a pas été touchée. Le téléphone portable est toujours dans le matelas roulé. Elle le prend et le remettra à l’informaticien.

En arrivant à l’hôpital, Julie se dirige vers le bureau de sa collègue psychiatre.

— As-tu eu le temps de rencontrer Amélie ?

— Oui. Mais elle m’a à peine regardée. Aucune communication établie…

— Tu peux venir avec moi ? Ma présence initiale pourrait la rassurer.

— J’attends un patient… mais je peux reporter notre intervention dans vingt minutes. Ce sera assez ?

— J’espère bien.

L’inspecteur Bergeron et la Dre Tanguay entrent dans la chambre d’Amélie. Elle les regarde, apeurée.

— Bonjour Amélie. Je voulais te présenter la Dre Tanguay. Elle m’a aidée quand j’étais dans la même situation que toi. Tu te souviens de ce que je t’ai raconté ?

Amélie acquiesce.

— J’aimerais que tu lui fasses confiance. Elle est la meilleure personne pour t’aider. Ton frère m’a dit que tu allais entrer aux Grands Ballets canadiens. Tu auras besoin de quelqu’un…

Amélie ferme les yeux.

— Tu ne veux plus être ballerine ?

Elle fait non de la tête.

— Pourquoi ?

Elle hausse les épaules.

— Je crois que nous travaillerons sur ces questions à notre prochain rendez-vous. D’accord Amélie ? dit la Dre Tanguay.

La jeune fille acquiesce.

— Bien. Je dois retourner vers d’autres patients. On se voit à 14 heures.

Julie s’assoit sur la chaise placée à côté du lit de l’adolescente.

— Ma collègue te sauvera, vraiment. Moi, mon travail est de retrouver celui qui t’a fait ça.

Amélie détourne la tête.

— J’ai besoin d’apprendre ce qui s’est passé. Tu le connaissais ?

Elle ne bouge pas.

— Tu ne veux pas que je l’arrête ?

Aucune réaction.

— Amélie, que faisais-tu chez toi ce jour-là ? Normalement, tu devais être en cours…

L’inspecteur Bergeron entend un murmure. Elle s’approche et écoute. « Parfaite… pa… parfaite… pa… parfaite… Parfaite »

— Amélie, je ne comprends pas. Parle-moi…

L’adolescente ferme les yeux et lui tourne le dos. Julie attend quelques minutes. La jeune fille ne change pas d’attitude. Elle ne veut pas lui parler.

Par expérience, elle sait que certaines victimes ne veulent pas qu’on retrouve leur violeur. Soit qu’elles le connaissent, soit qu’elles ne veulent pas parler de ce qu’il leur a fait subir devant un tribunal…

Au Québec, en 2009, 33 % des agressions sexuelles ont été dénoncées le jour même, 22 % dans un délai d’une année. Les raisons sont multiples pour qu’une victime garde le silence. La peur, les tabous, la honte sont des sentiments empêchant les victimes de porter plainte.

Julie sait que seuls le temps et le regain de leur assurance peuvent les faire changer d’idée. Mais des mois seront peut-être nécessaires dans ce cas-ci. Et tout ce temps éloigne la possibilité de retrouver le coupable. Sans la description de son agresseur et de son attaque, il sera impossible de savoir qui il est. Sauf si son ADN est fiché. L’inspecteur Bergeron en doute. Peut-être que les parents de la jeune fille pourront la convaincre ? Elle reviendra quand ils seront à l’hôpital. Elle se lève doucement et quitte la chambre.

Elle se rend au poste de police et remet le téléphone portable d’Amélie au service informatique. En attendant leurs découvertes, elle surfe sur les sites internet qu’elle a notés la veille pendant son attente à l’hôpital. Elle lance une recherche concernant Amélie Tremblay. Elle ne trouve que des compétitions de ballet et l’annonce de son admission aux Grands Ballets canadiens que ses parents ont fait paraître dans le journal La Presse. Ils sont évidemment fiers d’elle. Elle découvre aussi le nom du collège qu’elle fréquente.

Contrairement aux autres adolescentes, il semble qu’Amélie n’est inscrite sur aucun blogue ou conversation virtuelle. Julie trouve un peu plus d’informations sur madame Tremblay-Sutton. La mère a déjà été une ballerine de haut niveau, mais n’a semblablement pas bien réussi au niveau international. Elle reporte probablement ses ambitions sur sa fille et la pousse à réussir là où elle-même a échoué. Les parents ont ouvert une épicerie européenne sur une artère très « snob » d’Outremont il y a cinq ans. Ils y vendent des produits haut de gamme à des prix exorbitants. Jeune, elle a été élevée dans la maison familiale des Sutton dont elle est maintenant propriétaire. Ses parents la lui ont léguée, ainsi qu’une petite fortune qui les a aidés à mettre sur pieds leur entreprise « . Le père vient du Lac-Saint-Jean, comme la majorité des Tremblay, et a eu une courte carrière d’acteur.

Puis elle se penche sur les informations concernant le frère. Kyle a été un joueur de football très populaire au collège, ce qui lui a valu une bourse d’étude à l’université du Massachusetts. De plus ses notes étaient exceptionnelles dans un programme avancé. Mais il a décliné l’offre alléchante. Il a arrêté le sport et s’est inscrit en management à l’université McGill. Julie se demande pourquoi il a refusé une proposition si généreuse… Le service informatique la dérange durant sa quête.

— Nous avons réussi à trouver le pseudo et le mot de passe qu’elle utilise pour tout : Facebook, Twitter, etc.

— Vous pouvez m’imprimer ses messages les plus concluants ?

— Oui. Mais celui qui vous intéresse particulièrement est un rendez-vous donné chez elle à « imaginedragonsforever19 » à 10 heures le matin du drame.

— On sait qui c’est ce « imaginedragonsforever19 » ?

— Malheureusement, non. Son adresse IP change continuellement. Impossible d’obtenir une vraie identité.

— Ils communiquaient depuis longtemps ?

— Trois mois. J’ai fait une copie de tous les messages. Typique du mal-être des adolescents. Quelqu’un qui aimait le même groupe de musique et qui semblait enfin la comprendre, etc., etc.

— Envoyez-moi le tout le plus rapidement possible. Je passerai la voir à l’hôpital avant que ses parents arrivent.

— C’est déjà fait.

— Merci.

Julie repose le combiné et regarde ses courriels. Elle imprime les conversations entre Amélie et « imaginedragonsforever19 » et se dirige vers l’hôpital. Kyle est déjà sur place. Il est assis dans un coin de la chambre et Amélie l’ignore.

— Amélie, tu as donné rendez-vous à « imaginedragonsforever19 » chez toi… Tu peux me dire qui il est ?

Amélie se tourne vers le mur, lui tournant le dos, mais l’inspecteur Bergeron remarque qu’elle jette un regard défiant vers son frère.

— Kyle ? Tu connais un « imaginedragonsforever19 » ?

— Non. Aucune des personnes que je connais n’aurait un pseudo aussi con.

— Amélie, j’ai besoin de ta coopération pour arrêter ce type. C’est lui qui t’a violée ?

L’adolescente hausse les épaules, sans se retourner.

— Pourquoi tu ne veux pas me le dire ? Tu as peur ? Tu crains qu’il revienne ?

Amélie n’a aucune réaction.

— Tu crois que c’est de ta faute ?

La jeune fille attrape le drap de lit et se couvre la tête. Julie continue à lui poser des questions, mais elle n’est pas réceptive. Quand ses parents arrivent à son chevet, l’adolescente se cache sous la couverture jusqu’à ce que sa mère lui ordonne de sortir de sous cette protection. Dès qu’elle voit l’état de sa fille, la mère d’Amélie se met à crier et à pleurer.

— Oh mon dieu ! Est-ce qu’Amélie pourra encore danser ? Elle aura des séquelles ? Sa belle peau parfaite est tailladée. Et ce bras dans le plâtre !

— Les blessures guériront sans séquelle, dit l’inspecteur Bergeron. Dans quelques semaines elle sera rétablie.

— Avant l’entrée aux Grands Ballets canadiens, j’espère.

— Probablement.

— Ah ! j’ai eu peur ! Tout est bon alors…

— Votre fille a été brutalisée, violée à multiples reprises, elle a été opérée d’urgence et elle ne parle pas. Tout est bon ?

— Oui, c’est grave. Mais son avenir n’est pas compromis. Elle va se remettre rapidement. Je la connais. N’est-ce pas Amélie ?

Elle acquiesce.

— Alors voilà ! Un mauvais moment à passer et puis tout redeviendra comme avant, dit madame Tremblay-Sutton sur un ton faussement enjoué.

— J’aimerais qu’Amélie m’aide à retrouver celui qui a…

— Non, non, non. On va oublier tout ça, se reconcentrer sur sa carrière. Personne ne doit savoir, sinon on penserait qu’elle… qu’elle n’est pas… celle qu’elle est.

— Je ne comprends pas.

— Inspecteur, quand on parlera d’Amélie dans la presse, ce sera pour son talent inégalé de ballerine. Pas pour des faits divers. Cette tache resterait à vie dans son dossier. Je vous remercie du travail accompli pour aider ma fille, mais maintenant nous allons nous concentrer à retrouver notre routine familiale le plus tôt possible. Je vais m’occuper personnellement de ma petite princesse, dès qu’on lui donnera son congé.

— Elle doit suivre une thérapie…

— Nah. Il n’y a aucune épreuve que l’on ne peut traverser en famille. Ma fille est forte et elle a tout l’appui dont elle a besoin à la maison. Merci encore, inspecteur, mais je veux que cette enquête s’arrête ici et maintenant. Mon mari est absolument d’accord avec moi, et Amélie est mineure. Nous décidons. Encore une fois, merci.

L’inspecteur Bergeron voit qu’elle ne pourra la faire changer d’idée. Elle quitte la chambre en trombe pour ne pas éclater et dire ses quatre vérités à cette femme qui ne comprend rien à la douleur de sa fille.

Alors qu’elle rejoint sa voiture, elle reçoit un appel du directeur.

— La famille Tremblay-Sutton m’a demandé de m’assurer que vous les laisserez tranquilles.

— Ai-je le choix ?

— Non.

***

Julie est allongée sur le lit, poignets et pieds attachés. Un des hommes est en elle, donnant des coups de hanche qui la transpercent. Elle essaie de se détacher, de ne pas remarquer l’autre agresseur qui prend son pied en photographiant leurs ébats. Elle ne sait plus depuis quand elle est dans cette chambre, elle a perdu la notion du temps. Est-ce que quelqu’un la recherche encore ? Devra-t-elle subir l’assaut de ces violeurs plusieurs fois par jour pendant tout le reste de sa vie ? Elle n’a rien mangé depuis… elle ne sait plus. Si elle arrêtait de boire, combien de temps avant qu’elle meure ? 

Il vient puis lui détache les pieds. Elle voudrait le frapper, mais elle sait qu’elle n’en a plus la force. Au début, elle croyait qu’il allait finalement la libérer. Maintenant, elle sait que c’est le tour de l’autre, celui qui aime le sexe anal…

L’inspecteur Bergeron se réveille. Que peut-elle faire pour Amélie Tremblay ? Elle sait ce que la jeune fille vit. La honte d’avoir fait entrer son agresseur chez elle, la peur qu’il revienne et lui fasse encore du mal, la colère contre une personne qui l’a abusée et la déception. Plus jamais elle ne pourra faire confiance… Et ce n’est pas en se mettant la tête dans le sable que sa mère l’aidera à s’en sortir. Elle a besoin de confronter son violeur, de savoir qu’il sera puni pour ce qu’il lui a fait. Sinon, Amélie ne se remettra jamais de son traumatisme. Comment peut-elle faire comprendre cette réalité à la mère de la jeune fille ? L’équilibre mental de sa fille devrait être plus important qu’une carrière de ballerine.

 

 

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Isabelle Larocque, québécoise d’origine et suisse d’adoption, est une scientifique de formation. Elle détient un doctorat en sciences de l’environnement de l’UQAM (Montréal) et a une compagnie offrant des services en historique et restauration de lacs.

A l’aube de la quarantaine, elle décide de se mettre à l’écriture, sa passion depuis son enfance. Elle publie « Un passé gênant » aux éditions Québec-Livres, « Un sixième sens maudit » aux Editions Mots en Toile et trois romans auto-édités dont « Gel Mortel » considéré dans les 5 finalistes du Prix du Polar auto-édité 2016 (décision en mars 2016).

 

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