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Parfaites, d’Isabelle Larocque (Extrait en ligne : Chapitre 2)

Deux jeunes filles violées dans une violence extrême, des familles qui ne veulent pas porter plainte pour ne pas nuire à la réputation de leurs futures ballerines étoiles et des frères qui semblent totalement indifférents au sort de leurs sœurs. L’inspecteur Julie Bergeron doit essayer de retrouver un agresseur en ne pouvant compter sur le témoignage des jeunes filles agressées, jusqu’au jour où une jeune fille est retrouvée presque morte dans le Vieux Port de Montréal, enroulée dans un vieux tapis. Julie a déjà subi une telle agression il y a plus de 20 ans. Est-ce que son agresseur a été remis en liberté et recommence son jeu macabre avec des adolescentes ? L’inspecteur Bergeron jonglera entre sa vie personnelle, ses souvenirs douloureux et le mutisme des jeunes filles et de leurs familles pour trouver le coupable de ces agressions d’une extrême violence.

Chapitre 2

À 8 heures le lendemain matin, Julie retourne à la maison des Tremblay. L’équipe technique a terminé son travail il y a à peine une heure. Deux policiers sont en poste devant la maison pour empêcher les visiteurs d’entrer. Elle déplace le ruban jaune marqué « Police » et entre dans la maison.

Son aspect bordélique l’étonne encore. Normalement, la demeure doit être impeccable. Les planchers de bois sont cirés et brillants, il n’y a pas de poussière sur les meubles et la cuisine n’a aucune trace de reste de nourriture ou d’huile sur les murs. Par contre, il y a des objets multiples et des traces de sang un peu partout. La cuisine a dû servir de chambre de torture. Des outils destinés à concocter de bons plats équilibrés pour la famille ont été utilisés pour d’autres activités plus machiavéliques.

L’équipe technique a laissé les outils dans des sacs plastiques pour que l’inspecteur Bergeron constate leur état. Ils sont maculés de sang et de substance visqueuse. Elle souhaite vivement qu’il y ait des traces d’ADN pouvant mener au violeur. Quel pervers ! Elle a un haut-le-cœur en regardant ces instruments ayant infligé des sévices inimaginables sur une jeune fille de 16 ans. Qui sait si elle pourra s’en remettre ?

Julie était à peine plus âgée qu’Amélie lorsqu’elle a été séquestrée et violée par deux individus pendant près d’une semaine. Mais jamais ils n’ont abusé d’elle avec des outils de cuisine. C’est immonde !

Dans les chambres, les draps ont été enlevés par l’équipe scientifique. Il y a des sous-vêtements féminins qui jonchent le sol dans la chambre parentale. L’antre de l’adolescent est moins touché.

L’inspecteur Bergeron entre dans la pièce d’Amélie. Le même sentiment d’inconfort l’envahit. Elle a l’impression que la décoration est impersonnelle, qu’elle ne correspond pas à une adolescente de 16 ans. Que des images de grands ballets internationaux, des photos de la mère et d’Amélie en tenues de ballerines. Rien de vraiment « personnel ».

Julie s’approche de la garde-robe à moitié ouverte. Dans un coin replié et sous des robes longues, elle voit un petit matelas roulé au sol et caché à l’intérieur un téléphone portable, des écouteurs et des magazines de jeunes filles. Au mur du placard, il y a des affiches de groupes musicaux : The script, Imagine Dragons, Muse… Ce lieu intime servait de cachette pour Amélie, un endroit où elle pouvait se sentir elle-même.

Mais pourquoi devait-elle se cacher pour apprécier ce que toutes les autres adolescentes affectionnent ? Roulés dans le matelas, il y a aussi des vêtements de son âge, plus modernes que ceux qui sont éparpillés et déchirés et qui jonchent le sol de la chambre. Amélie devait apporter ces habits démodés dans son sac d’école et se changer en route. Julie l’avait fait aussi quand elle était adolescente. Elle portait un T-shirt normal et, dans le bus scolaire, elle se changeait et portait une camisole en arrivant à l’école. En hiver, elle partait avec une tuque qu’elle se précipitait d’enlever dès qu’elle avait tourné le coin de la rue et que sa mère ne pouvait plus la voir.

Après sa visite des lieux, l’inspecteur Bergeron se rend à l’hôtel dans lequel le frère d’Amélie a été installé pour la nuit. Dans le corridor, elle entend de la musique et des voix. Elles proviennent de la chambre de l’adolescent. Elle frappe à la porte. Aucune réponse. Elle assène le pan de coups avec son poing, beaucoup plus fort. La porte de la pièce d’à côté s’ouvre.

— J’espère que vous ferez cesser ce boucan. Il y a des heures que ça dure ! On n’a pas fermé l’œil de la nuit.

Julie cogne à nouveau, sans succès. Elle descend à la réception, montre son insigne et demande qu’on lui ouvre la chambre de Kyle Tremblay. Le réceptionniste passe la carte magnétique dans le lecteur et l’inspecteur Bergeron entre dans la pièce. Cinq adolescents sont installés sur le sofa, le lit et sur le sol, à boire et fumer. Il est évident à voir leur air hagard qu’ils ont passé la nuit à faire la fête.

Elle aimerait se donner une claque au visage. Pourquoi n’a-t-elle pas demandé à un policier de surveiller l’adolescent ? Il a trouvé sa sœur après un viol agressif et répété et elle n’a pas pensé à le protéger. Il doit être traumatisé et, comme la majorité des adolescents, il fait face en se soûlant et en se droguant. Elle se demande où les adolescents se sont procuré les bières. Aucun ne semble avoir l’âge légal pour acheter de l’alcool.

— Rentrez tous chez vous. Et j’espère que personne n’aura la mauvaise idée de prendre le volant !

Les quatre adolescents se lèvent tant bien que mal, attrapent leurs effets personnels et partent sans même saluer leur ami. Elle s’installe sur le lit à côté de l’adolescent. Il ne la regarde pas. Son attention est dirigée vers la bouteille de bière qu’il tient à la main.

— Je suis désolée, je n’ai pas pensé à te protéger.

— Je n’ai pas besoin qu’on s’occupe de moi.

— Kyle, tu as trouvé ta sœur dans une très mauvaise posture, battue, violée, n’importe qui serait secoué. J’ai pensé à elle et je t’ai oublié. Je suis désolée.

— Ce n’est pas la première fois qu’elle passe en premier, j’ai l’habitude.

— As-tu réussi à joindre tes parents ?

— Ouais. Ils seront ici demain. Les vols sont pleins à ce qu’il paraît…

— Bien. Tu viendras t’installer chez moi en attendant. J’ai une chambre d’amis.

— Je n’ai pas besoin de gardienne. Je suis presque majeur.

— Non, bien sûr. Mais tu ne peux pas rentrer chez toi maintenant. Et j’ai besoin de t’interroger. Autant que ce soit devant un bon repas plutôt que dans ce bordel, dit l’inspecteur Bergeron en pointant la pièce.

Des bouteilles de bière jonchent le sol, ainsi que de la cendre et des cigarettes à moitié consumées.

— Va prendre une douche et je range un peu. L’administration policière ne serait pas contente de découvrir un extra nettoyage sur la facture de la chambre.

Pendant que l’adolescent est sous la douche, elle en profite pour regarder dans son sac. Un téléphone et un ordinateur portables haut de gamme. Elle remarque sur le bureau une iWatch classique d’environ 600 $. Elle regarde dans le portefeuille du jeune homme. Permis de conduire établi au nom de Kyle Tremblay (âgé de 17 ans), cartes de crédit Gold et une carte d’étudiant de l’université McGill. Déjà à l’université avant 18 ans ? Il doit être doué…

Après avoir tout replacé, elle ramasse les bouteilles de bière et les dépose sur le bureau. Quand Kyle Tremblay sort de la salle de bain, il a l’air un peu plus réveillé. Il attrape sa valise et ils se mettent en route pour le Plateau Mont-Royal.

L’appartement de l’inspecteur Bergeron est sur l’avenue Laval. Il est au deuxième étage d’une bâtisse blanche avec des volets verts et des balcons en fer forgé noir. Ils montent un escalier en colimaçon et arrivent sur le balcon, devant la porte du logement. Des géraniums plantés dans des pots rectangulaires surélevés assurent un peu d’intimité. Julie déverrouille une porte en acier et ils entrent dans un salon avec planchers en bois franc et décoration blanche et noire, style New York. La cuisine est séparée du salon par un bar en métal et des tabourets rouges. Rien à comparer avec le luxe de la maison des Tremblay, mais elle est assez fière de son intérieur.

Elle a acheté l’appartement il y a plus de dix ans quand le quartier commençait tout juste à être rénové par des bobos chics. Son logement vaut maintenant presque deux fois le prix qu’elle l’a payé. Elle a fait beaucoup d’améliorations pour le mettre au goût du jour, et elle est très fière du résultat. Les rénovations lui ont permis de passer à travers une autre étape difficile de sa vie : la libération d’un de ses bourreaux.

— La chambre d’amis est la deuxième porte à droite, la salle de bain est juste en face, indique Julie à Kyle.

Pendant que l’adolescent se dirige vers la pièce qui lui est attribuée pour la nuit, Julie regarde ce qu’elle a au frigo. Comme elle mange rarement à la maison, elle n’a que quelques ingrédients pour faire une omelette jambon-fromage-champignons. Elle passera à l’épicerie plus tard. Le simple menu préparé, elle appelle Kyle pour qu’il vienne la rejoindre à table.

— Vous allez m’interroger maintenant ?

— J’aimerais mieux que tu me racontes, et si j’ai des questions, je t’interromps.

— En arrivant à la maison, j’ai vu que la porte d’entrée était entrouverte…

— Tu étais où avant de rentrer chez toi ?

— À l’université. Mon cours finissait à 21 heures. Donc je suis entré. J’ai crié le nom d’Amélie. Aucune réponse. En pénétrant, j’ai vu les vêtements dans le salon et les outils de cuisine qui jonchaient le sol. J’ai pensé que ma sœur avait fait une fête, mais je trouvais ça bizarre parce que ce n’est pas son genre.

— Comment est Amélie ?

— La petite fille parfaite. Parfaite élève, parfaite ballerine… juste parfaite.

— Personne n’est irréprochable.

— Amélie, oui. Elle reste à la maison, sauf pour ses cours de ballet.

— Elle n’a pas d’amis ?

— Si, les autres ballerines. Si elles sortent, c’est pour aller voir de la danse.

— Continue…

— La deuxième fois que j’ai crié, j’ai entendu un gémissement provenant du premier. Je suis monté. J’ai vu ma chambre sens dessus dessous et j’ai commencé à gueuler parce qu’elle y était entrée sans ma permission. J’ai vite compris que ce n’était pas ce que je pensais, quand je l’ai vue sur son lit dans l’état… que vous avez constaté. J’ai essayé de m’approcher, mais elle m’a donné un coup de pied. Je suis descendu pour faire le 9-1-1.

— Tu t’es promené dans la maison en attendant la police ? Le service technique a relevé des empreintes de pas sur le sol.

— J’ai marché de long en large, j’ai essayé encore de m’approcher d’elle pour la rassurer, mais elle criait dès qu’elle me voyait. C’est possible que je sois allé partout, je ne savais pas quoi faire, je paniquais. Ma petite sœur…

— Bien sûr, je comprends. Je n’aurais jamais dû te laisser seul hier soir…

Le portable de Julie sonne. Elle répond puis elle dit « J’arrive tout de suite »

— Ta sœur s’est réveillée. Elle ne laisse personne s’approcher d’elle. Je vais aller la voir. Tu veux venir aussi ?

— Non… Je… OK.

Elle comprend son hésitation. Il ne sait comment sa sœur va l’accueillir, si elle ne le laissera pas s’approcher d’elle comme quand il a voulu l’aider la veille. Le pauvre semble désemparé, il ne sait pas trop comment se tenir et que dire.

À l’hôpital, elle se dirige vers la chambre d’Amélie. Quand elle y entre, elle voit que la jeune fille est attachée au lit. Elle ressort précipitamment de la pièce.

— Pourquoi est-elle ligotée ? demande-t-elle à la première infirmière qu’elle voit.

— Elle a griffé et essayé de mordre tous les employés qui se sont approchés d’elle.

Elle entend l’adolescente qui crie à tue-tête. Elle se précipite vers la chambre et voit Kyle qui recule lentement vers la sortie.

— Je voulais lui parler, bégaie-t-il. Il part précipitamment de la chambre.

Elle se dirige vers Amélie et s’assoit à côté d’elle, sur le lit. Elle lui parle doucement jusqu’à ce que la jeune fille se calme. Elle lui pose quelques questions, mais l’adolescente ne fait que la regarder avec des yeux apeurés. Elle veut savoir si elle connaissait son agresseur, puisqu’il n’y avait aucun signe d’effraction. Mais elle n’obtient aucune réponse à ses questions. Elle essaie de la rassurer, de lui dire qu’elle trouvera celui qui lui a fait subir de tels sévices, mais elle a besoin de son aide.

Amélie ne réagit pas, sauf en tirant davantage sur les sangles qui la retiennent au lit. Julie la rassure, elle ne lui posera plus de questions. Pour l’instant. Mais si elle veut ne plus être attachée, elle ne doit plus attaquer le personnel de l’hôpital. La jeune fille acquiesce de la tête.

L’inspecteur Bergeron cherche une nurse. Elle voit que Kyle est assis dans le corridor.

— Elle s’est calmée. On peut lui retirer les sangles, dit l’inspecteur à la garde en service.

— Seul son médecin traitant peut en donner l’ordre. Je peux l’appeler, répond-elle.

— Merci. Kyle, tu veux rentrer chez moi ? Viens je te donne la clé. Mais pas de party comme celui d’hier. Mes voisins sont beaucoup moins conciliants que ceux de l’hôtel, et je veux rester en bons termes avec eux.

— Je vais aller chez un pote. Il a un appartement près de l’université. Je passerai chercher ma valise avec votre clé et vous la rendrez ce soir. Je pense que vous n’aviez pas terminé votre interrogatoire ? Voici mon numéro de portable. Appelez-moi quand vous rentrerez.

— OK. Je ne peux pas te forcer à rester chez moi.

— OK. A plus.

L’inspecteur Bergeron regarde Kyle partir. Elle se demande pourquoi il a changé d’idée et ne veut plus habiter chez elle. Si ses parents sont souvent partis en voyage, il a sans doute l’habitude de prendre soin de lui-même et il préfère être seul. Peut-être qu’elle lui rappelle trop les circonstances dans lesquelles il a trouvé sa sœur ?

Julie s’en veut de l’avoir oublié dans cette histoire. Elle aurait dû considérer l’état dans lequel se trouvait l’adolescent. Elle n’a pensé qu’à la jeune fille, sans se soucier de son frère qui a subi un choc émotionnel en découvrant sa petite sœur en mauvaise posture. Qu’avait-il voulu dire par « ce n’est pas la première fois, j’ai l’habitude » ?

Elle retourne dans la chambre d’Amélie pour attendre le médecin. Il arrive quinze minutes plus tard. Peu de temps écoulé qui lui a pourtant semblé interminable.

— Alors, Amélie, on s’est calmée ? demande le médecin d’une voix nasillarde. J’ai failli y laisser un doigt à ma dernière visite.

— Vous la détachez maintenant ?

— Amélie, tu vas être gentille avec nous ?

La jeune fille acquiesce de la tête.

— Toujours aussi bavarde.

— Après ce qu’elle a vécu, on le serait à moins, répond Julie Bergeron.

— Bien sûr. Mais ce n’est pas une raison pour attaquer sauvagement mon personnel. Le Dr Morin viendra cet après-midi. C’est un psychologue.

— Femme ?

— Non.

— Changez de spécialiste. Trouvez une femme.

— Nous avons les psychologues qu’on a, inspecteur. Ce n’est pas à vous de nous dicter ce qu’il faut faire dans notre hôpital.

— J’ai aussi un diplôme en psychiatrie, cher collègue, donc mon avis devrait compter. J’appelle une thérapeute de ma connaissance qui est associée à cet établissement. Elle a l’habitude de traiter des cas de viols aggravés.

— Bien. Mais si Mlle Tremblay recommence son jeu d’agression envers le personnel hospitalier, ils auront ordre de la sangler à nouveau, dit le médecin en sortant.

Une infirmière entre pour enlever les lanières. Julie sent qu’Amélie lui tient la main, mais sans force. Elle la regarde. L’adolescente ferme lentement les yeux. Puis la nurse appuie sur un bouton pour appeler le médecin. Du sang, beaucoup de liquide rougeâtre et poisseux, s’écoule d’entre les jambes de la jeune fille.

— Pourquoi n’est-elle pas branchée pour la mesure en continu de la pression et du pouls ?

— Elle a tout arraché en se réveillant, je ne voulais pas lui faire plus de mal en la rebranchant, explique la garde-malade. Regardez sa peau. Il n’y a pas un endroit sans hématome.

Le médecin arrive en trombe. Il palpe le bas du ventre d’Amélie.

— Hémorragie interne. On l’emmène au bloc opératoire immédiatement.

— Inspecteur Bergeron, serez-vous là à son réveil ? Vous êtes la seule personne qu’elle supporte, demande l’infirmière.

Julie acquiesce. Puis elle essaie de joindre Kyle sur son portable. Aucune réponse. Elle contacte le poste de police pour connaître les suites de l’enquête.

— Les résultats d’ADN ne sont évidemment pas encore prêts. Les taches de sang correspondent presque toutes à Amélie sauf une retrouvée sur une râpe à fromage. Elle a dû réussir à l’attraper et à frapper son agresseur avec l’outil de cuisine. Selon le taux d’assèchement du sang, l’équipe scientifique pense qu’elle a d’abord été attaquée devant la porte d’entrée, puis dans le salon, la chambre des parents, la chambre du frère, la cuisine, où ils auraient passé la majorité du temps avec différents ustensiles, et ensuite la chambre de l’adolescente.

— Les traces de pas ?

— Des empreintes de souliers, correspondant à ceux du frère, des pieds nus correspondant à Amélie et une autre forme de chaussures correspondant à du 10. La petite n’a encore rien dit ?

— Non. Elle est en salle d’opération en ce moment. Hémorragie interne.

— Merde. Pourtant le temps presse…

— Je sais bien. Mais sans son témoignage, on n’a rien. J’imagine que les voisins n’ont rien vu, rien entendu ?

— D’après l’équipe scientifique, il serait arrivé vers 10 heures et parti vers 16 heures. Les heures pendant lesquelles les gens du voisinage sont au travail.

— Amélie aurait dû être en classe… Qu’est-ce qu’elle faisait chez elle pendant la journée ?

— Si elle ne raconte pas ce qui s’est passé, on ne pourra jamais avancer. Elle est la seule à pouvoir nous mettre sur la piste du violeur.

— Je sais Pierre, je sais…

Julie descend à la cafétéria, se commande un café et essaie de joindre Kyle à nouveau. Aucune réponse. Elle espère qu’il n’est pas en train de boire démesurément après l’accueil que sa sœur lui a fait à l’hôpital. Elle passe deux heures à surfer pour trouver des informations sur la famille Tremblay, mais le petit écran de son téléphone la décourage de lire ce qu’elle trouve. Elle sauvegarde les liens pour plus tard.

L’infirmière vient finalement la chercher. Amélie est en salle de réveil. Une partie de son vagin et du rectum ont dû être recousus. Certains des outils avaient fait des lacérations qui se sont mises à saigner davantage, probablement quand Amélie se débattait contre le personnel de l’hôpital.

Julie lui tient fermement la main. La jeune fille murmure quelque chose dans son sommeil. Elle approche son oreille de sa bouche pour comprendre. « Parfaite… Pa… Parfaite… Pa… Parfaite… Parfaite… Pa… Parfaite ». Une litanie répétée pendant quelques minutes. « Elle peut parler. Son aphasie n’est donc que psychologique, due à l’énorme stress qu’elle a subi » pense Julie. Puis, l’adolescente ouvre lentement les yeux. Elle a d’abord un sursaut puis voit que Julie lui tient la main.

Le médecin lui explique ses opérations et qu’elle sera replacée en chambre privée. Elle aura besoin de deux semaines de convalescence pendant lesquelles une collègue psychiatre la visitera. Il est près de 20 heures quand la nurse informe l’inspecteur Bergeron que les visites sont terminées et qu’elle ne peut rester plus longtemps.

— Je reviens demain, Amélie. Ne t’en prends pas au personnel, sinon ils te rattacheront. Ils ne veulent que ton bien.

— Je vais lui donner un antidouleur et un sédatif dans quelques minutes, dit la garde-malade.

En arrivant chez elle, Julie voit que la porte de son appartement est entrouverte. Elle sort son arme et la place le long de sa cuisse. Elle entend une personne se racler la gorge, elle pointe le fusil devant elle et entre dans le salon. Kyle Tremblay est assis sur le sofa. Il est entouré d’un bordel de livres et de verre cassé. Le sofa a été dépecé.

— Je n’y suis pour rien, dit Kyle en levant les mains en l’air.

— Qu’est-ce que… tu fais ici ? dit Julie en rangeant son arme de service.

— J’ai vu sur mon téléphone que vous avez essayé de me joindre. Je suis venu directement pour vous rendre votre clé. La porte était ouverte et, voyant l’état des lieux, j’ai décidé de vous attendre.

— J’habite ici depuis dix ans, jamais je n’ai été cambriolée. Si c’est bien une effraction…

— Voulez-vous que je vous aide à tout replacer ?

— Non merci. Je vais devoir faire mon inventaire pour l’assurance… J’ai quelques questions à te poser.

— Je peux revenir… vous en avez plein les bras.

— Non, non. Ta sœur est quand même ma priorité. Pourquoi était-elle à la maison à 10 heures, un jour de classe ?

— Je ne sais pas… Ce matin-là j’avais un cours à 8 heures et un autre en soirée. Je sais, c’est un horaire de merde qu’on m’a donné. J’ai essayé de le faire changer, mais ils n’ont rien voulu savoir à l’administration et…

— À quelle heure devait partir Amélie ?

— Elle part vers 8 heures 45. Elle a trois rues à marcher pour se rendre à son collège.

— Quand tes parents ne sont pas là, tu es la personne responsable ?

— Ouais.

— L’école ne t’a pas téléphoné pour rapporter son absence ?

— J’ai un nouveau portable. J’ai oublié de leur fournir le numéro.

— Depuis quand ?

— Une ou deux semaines.

— Amélie avait déjà séché les cours avant ?

— Ah non. Jamais ! Trop… parfaite.

— Elle s’est réveillée de son opération en répétant ce mot « Parfaite » hier.

— Ben c’est ce qu’elle est. Ma mère le lui répète assez souvent.

— Pourquoi ?

— Avec un nom aussi commun que « Tremblay », ma mère dit qu’on doit faire quelque chose de spécial de nos vies. Être parfaits.

— Et Amélie s’y conforme ?

— Absolument. Elle est l’incarnation de la perfection.

— Et toi ?

— Moi… ça ne vous intéresse pas. Y’a longtemps que maman a appris que je n’étais pas ce qu’elle attendait de moi. Elle voulait me faire faire du ballet, imaginez ! Heureusement que mon père a pris ma défense sinon je me retrouvais en collant !

— Et tes parents, ils s’entendent bien ?

— Je ne vois pas ce que ces questions ont à voir avec Amélie… Vous leur demanderez demain.

— Je voulais seulement ta version…

— Ma version n’intéresse personne.

— Tu connais quelqu’un qui aurait pu s’intéresser à ta sœur de façon… malsaine ?

— Sa vie est réglée à la minute : elle se lève, mange sainement, se rend à l’école, puis à ses cours de ballet, ensuite elle rentre à la maison, fait ses devoirs et se couche tôt. Elle n’a pas une minute à elle pour faire autre chose.

— Tes parents sont souvent absents ?

— Tous les trois mois, une à deux semaines. Ils vont chercher des produits pour leur épicerie européenne.

— Et pendant qu’ils sont en Europe, tu t’occupes de ta sœur ?

— Elle sait ce qu’elle a à faire. Je ne contrôle rien. D’ailleurs, je n’aurais pas besoin de le faire puisqu’elle est soit à l’école, à ses cours de ballet ou ici. Elle est ici quand je pars le matin, et quand je reviens.

— C’est quand même une adolescente… elle a des petits amis ?

— Amélie ? Jamais de la vie. Ma mère lui répète assez souvent que sa future carrière passe avant tout.

— Sa carrière ?

— Ma mère veut en faire une ballerine de renom. Elle entre d’ailleurs aux Grands Ballets canadiens la session prochaine. La consécration !

— Tu sembles… amer.

— C’est sa vie, c’est à elle de décider. Mais jamais elle n’irait contre la volonté de ma mère.

— Je vois que tu as récupéré ta valise… Tout y est ? demande l’inspecteur Bergeron en pointant le bagage installé sur le sol aux pieds de Kyle.

— Ouais. Faut croire que mes vêtements n’intéressaient personne… Elle était ouverte sur le lit.

— Tu es certain de ne pas vouloir rester ici cette nuit ?

— Merci, mais maintenant, je dérangerais vraiment. Vous avez beaucoup à faire.

— Une équipe ira chercher tes parents à l’aéroport et les emmènera voir ta sœur. Ils y seront vers 17 heures. Tu viendras aussi ?

— Hum, ouais.

Kyle se lève et part. L’inspectrice Bergeron regarde, désespérée, autour d’elle. Elle contacte le poste de police. Un officier doit venir faire un rapport pour qu’elle puisse remplir une formulaire de réclamation pour son assurance. La nuit sera, encore une fois, courte.

 

 

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Extrait :


Isabelle Larocque, québécoise d’origine et suisse d’adoption, est une scientifique de formation. Elle détient un doctorat en sciences de l’environnement de l’UQAM (Montréal) et a une compagnie offrant des services en historique et restauration de lacs.

A l’aube de la quarantaine, elle décide de se mettre à l’écriture, sa passion depuis son enfance. Elle publie « Un passé gênant » aux éditions Québec-Livres, « Un sixième sens maudit » aux Editions Mots en Toile et trois romans auto-édités dont « Gel Mortel » considéré dans les 5 finalistes du Prix du Polar auto-édité 2016 (décision en mars 2016).

 

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