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Parfaites, d’Isabelle Larocque (Extrait en ligne : Chapitre 1)

Deux jeunes filles violées dans une violence extrême, des familles qui ne veulent pas porter plainte pour ne pas nuire à la réputation de leurs futures ballerines étoiles et des frères qui semblent totalement indifférents au sort de leurs sœurs. L’inspecteur Julie Bergeron doit essayer de retrouver un agresseur en ne pouvant compter sur le témoignage des jeunes filles agressées, jusqu’au jour où une jeune fille est retrouvée presque morte dans le Vieux Port de Montréal, enroulée dans un vieux tapis. Julie a déjà subi une telle agression il y a plus de 20 ans. Est-ce que son agresseur a été remis en liberté et recommence son jeu macabre avec des adolescentes ? L’inspecteur Bergeron jonglera entre sa vie personnelle, ses souvenirs douloureux et le mutisme des jeunes filles et de leurs familles pour trouver le coupable de ces agressions d’une extrême violence.

Chapitre 1

L’inspecteur Bergeron arrive sur les lieux du crime à 21 h 30. Deux voitures de police sont stationnées devant la maison et une ambulance est sur le parking adjacent. Les gyrophares des trois véhicules dessinent des formes fantomatiques sur les résidences voisines et sur celle où le crime a été perpétré. Une danse de lumière qui ne laisse présager rien de bon. « Au moins, les sirènes ont été coupées », pense l’inspecteur Bergeron.

Des gens se sont amassés sur le trottoir devant la demeure. Normalement, c’est un quartier calme. Les voitures de police y sont rarement présentes. Dans d’autres parties de la ville, les gyrophares n’attirent plus personne, car c’est devenu une routine, une nuisance. Personne ne veut être associé au crime ; chacun reste chez lui en regardant à travers la fenêtre, ou même ne détourne pas son attention de son téléviseur. Dans ce quartier huppé, la présence de deux voitures et d’une ambulance est une anomalie qui attire une foule de curieux.

En se frayant un chemin à travers les voyeurs, l’inspecteur Bergeron remarque qu’un adolescent filme la scène avec son portable. Elle se dirige vers lui et lui retire le téléphone des mains.

— Aye, dit l’adolescent.

— C’est une pièce à conviction maintenant. Tu viendras le chercher au poste de police demain, dit l’inspecteur en remettant l’appareil au policier qui se tient en faction devant l’entrée.

C’est une maison mitoyenne, comme il y en a plusieurs dans le quartier, en briques rouges avec un escalier en fer forgé, une lucarne et des contours de fenêtres blancs. Selon la superficie de la résidence, deux familles pourraient y loger. Mais il n’y a qu’un seul portique indiquant que ce petit château est une demeure unifamiliale.

C’est la première d’une longue rangée de bâtisses identiques, « un coin de rue » qui vaut plus que les autres puisque le jardin est plus grand et qu’il y a un stationnement privé. La maisonnette mitoyenne à gauche est semblable à celle-ci, mais où il y a du blanc sur le foyer du crime, il y a du noir chez les voisins. La troisième masure est en tout point semblable aux deux autres, mais avec du gris aux fenêtres. Toutes des chaumières hors de prix que l’inspecteur Bergeron ne pourra jamais se payer avec son minable salaire.

En entrant dans le bungalow, l’inspecteur Bergeron entend des cris. Elle pense qu’un chien a une patte coincée dans une porte… Elle cherche un animal du coin de l’œil, mais un policier lui dit :

— C’est la jeune fille. Elle ne laisse personne l’approcher…

L’inspecteur Bergeron remarque des traces de sang sur le sofa blanc, des vêtements déchirés au sol et un adolescent assis sur un tabouret devant un îlot dans la cuisine.

— C’est le frère. C’est lui qui a composé le 9-1-1, précise l’agent.

— Et les parents ?

— Ils sont en voyage d’affaires en Italie. On essaie de les rejoindre, mais ils sont dans un petit village reculé.

— Je parlerai au garçon après mon inspection des lieux. Je monte à l’étage.

L’inspecteur Bergeron prend l’escalier en bois menant au deuxième niveau. Plusieurs cadres avec des photos de famille sont apposés sur le mur. Des clichés de vacances, des enfants, et une dominance d’images de ballet, certaines plus vieilles que d’autres. La mère et la fille aux mêmes âges, mais avec plus de vingt ans de différence.

Les cris se sont calmés, mais le gémissement constant d’un animal blessé parvient aux oreilles de l’inspecteur. La première porte à droite est une chambre d’adolescent. Des trophées, des affiches de filles en tenue légère sur les cloisons, des vêtements et des ballons de football gonflés ou non qui jonchent le sol. L’équipement complet du parfait footballeur canadien est amassé dans un coin. Une équipe scientifique s’affaire autour du lit.

— Il semble qu’elle ait été violée dans toutes les pièces, explique un des techniciens. Nous avons beaucoup à faire…

Deux ambulanciers et un policier sont dans le corridor devant la deuxième porte à droite. La chambre de l’adolescente, d’où les lamentations proviennent.

— Impossible de l’emmener. Elle a mordu Roger quand il s’est approché d’elle, dit l’infirmier en pointant le bras de son collègue.

L’inspecteur Bergeron respire profondément puis entre dans la pièce. Des photographies de scènes de ballet aux murs rose pâle, un bureau blanc avec un miroir, une chaise en bois pâle, des rideaux à fleurs aux larges fenêtres avec vue sur le jardin. Une chambre parfaite. « Trop parfaite pour une adolescente » pense l’inspecteur Bergeron.

La jeune fille, nue, est recroquevillée sur le lit. Elle a du sang liquide et coagulé entre les jambes. Ses longs cheveux bruns sont emmêlés. Elle tient sa tête entre ses bras. L’adolescente est mince, presque maigre. L’inspecteur Bergeron remarque que des hématomes couvrent son corps. L’os de son bras gauche a un angle étrange. Probablement fracturé. La victime ressemble à un animal blessé, les yeux apeurés, elle respire à une allure accélérée et geint sans arrêt. Il y a de l’hémoglobine séchée sur le matelas. L’inspecteur s’approche lentement du lit.

— Amélie, je suis l’inspecteur Bergeron. Je veux seulement t’aider. Je m’approche tout doucement de toi…

Amélie se recroqueville encore plus sur elle-même et regarde l’inspecteur Bergeron avec des yeux écarquillés. Sa respiration s’accélère quand l’inspecteur s’assoit sur le matelas près d’elle. L’inspecteur Bergeron pose tout doucement une main sur la jambe de la jeune fille. Elle est glacée. Elle attrape une couverture au pied du lit et recouvre Amélie. Elle se rapproche davantage de la jeune fille, puis elle s’allonge à ses côtés. Les yeux d’Amélie s’agrandissent de peur, mais, quand elle s’aperçoit que l’inspecteur ne fait que la prendre doucement dans ses bras pour la rassurer, elle se détend un peu. Un des ambulanciers entre dans la pièce. Amélie tremble et s’agite dans tous les sens.

— Dehors, dit l’inspecteur au brancardier, doucement, mais fermement.

L’homme recule. Il pointe vers sa montre, signifiant qu’ils doivent partir. Elle lui fait signe de disparaître de sa vue. Elle entend leurs pas dans l’escalier et leurs voix.

— Nous sommes appelés pour d’autres interventions, on ne peut passer plus de temps ici.

— Nous téléphonerons quand l’inspecteur Bergeron nous dira de le faire, répond le policier.

— Il ne fallait que la piquer pour l’endormir et la transporter… Un autre inspecteur sait que le temps compte pour retrouver celui qui…

— L’inspecteur Bergeron fait les choses à sa manière. Et elle a le plus grand taux de succès au Québec. Alors…, ajoute le policier en faisant signe à l’ambulancier de se taire.

Les brancardiers sortent de la maison. Elle sent qu’Amélie arrête de trembler. Elle lui parle doucement. Elle lui raconte son passé, ce qu’elle-même a vécu, comment elle s’en est sortie malgré les efforts que ça demandait, pourquoi elle avait décidé de continuer à vivre et surtout l’espoir de retrouver celui qui lui avait fait subi ces humiliations. Elle se confie pendant une bonne heure, le policier devant la porte n’entendant rien de ce qu’elle confie à l’oreille d’Amélie. Il est près de minuit quand l’inspecteur Bergeron réussit à faire monter la jeune fille dans l’ambulance.

— Installez le frère à l’hôtel pour ce soir, dit-elle à l’agent en fonction. Il est trop tard pour que je l’interroge. J’accompagne Amélie, qui ne veut pas que je la délaisse… Ne touchez à rien, sauf pour le travail de l’équipe scientifique. Je viendrai demain pour visiter le reste de la maison.

Amélie a tenu la main de l’inspecteur Bergeron fermement pendant toutes les procédures, et même pendant qu’on la lavait et lui installait un plâtre sur son radius fracturé. Par contre, elle n’a pas prononcé un seul mot. Elle a pleuré et gémit durant l’examen externe. On a dû lui recoudre l’anus.

L’inspecteur Bergeron ne peut qu’imaginer ce qu’elle a enduré, puisqu’elle ne raconte pas. Ça viendra sans doute. Une infirmière lui a injecté de la morphine pour la douleur et la jeune fille s’est finalement endormie. L’inspectrice Julie Bergeron est finalement rentrée chez elle vers 4 heures du matin, exténuée physiquement et moralement.

***

Julie est attachée sur un lit. Les poignets et les mollets retenus par des cordes nouées à la base en fer forgé. Ce n’est pas son matelas, ce n’est pas sa chambre. Elle est nue. Elle essaie de tirer, de se dégager des liens. La corde se resserre davantage, meurtrissant sa peau déjà rougie. Elle entend des pas dans l’escalier. Ils reviennent… Non, non, non. Elle ne veut plus sentir leurs corps gluants sur elle. Cette odeur acidulée de transpiration, d’hommes mal lavés. Non, non, non… Elle entend la clé dans la serrure de la porte. Ils recommencent, encore… 

Julie Bergeron se réveille en sursaut, le souffle rapide, les yeux hagards. Puis elle reconnaît sa chambre, son lit, elle n’a plus quinze ans. Elle en a presque trente-cinq et elle a été sauvée, il y a bien longtemps.

Impossible de se rendormir. Il n’est que six heures. Elle se lève pour se préparer un café et un bagel au fromage à la crème. La découverte d’Amélie Tremblay lui fait se souvenir des évènements passés et les cauchemars qu’elle n’avait plus depuis au moins dix ans surviennent à nouveau.

 

 

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Extrait :


Isabelle Larocque, québécoise d’origine et suisse d’adoption, est une scientifique de formation. Elle détient un doctorat en sciences de l’environnement de l’UQAM (Montréal) et a une compagnie offrant des services en historique et restauration de lacs.

A l’aube de la quarantaine, elle décide de se mettre à l’écriture, sa passion depuis son enfance. Elle publie « Un passé gênant » aux éditions Québec-Livres, « Un sixième sens maudit » aux Editions Mots en Toile et trois romans auto-édités dont « Gel Mortel » considéré dans les 5 finalistes du Prix du Polar auto-édité 2016 (décision en mars 2016).

 

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