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Le sourire, de Lucille Cottin (Extrait en ligne)

Georg, étudiant en photographie, est un jeune homme blasé. Indifférent à tout ce qui l’entoure comme à sa propre vie, il erre dans Paris, le vide dans l’âme. La rencontre avec un modèle d’exception ravivera-t-elle son âme ?

Lorsque je le vis pour la première fois, il se tenait debout, sur un pont. C’était un type qui tenait de l’étrange. Ce qui était caractéristique chez lui, c’était son allure entière qui lui donnait toujours l’impression d’être ailleurs – dans le royaume de la mélancolie, peut-être. Enfin, c’est ainsi que je me l’imaginais, puisque je le rencontrais toujours de dos. Alors, comme un auteur, je lui avais inventé un joli visage, paré de traits délicats. Je trouvais que cela allait bien avec la frêle carrure qu’il me présentait. Il avait l’un de ces corps longilignes qui semblent prêts à se rompre à tout instant, telle la brindille sous la violence du vent.

La première fois que je le vis, c’était l’automne. J’avais alors sorti avec précipitation mon appareil photo et l’avais capturé dans le vieux viseur de mon argentique. On était sur le pont des Arts, sur des scènes et Seine aussi froides que son indifférence pour le public qui l’entourait. Je repris mon engin. Des passants flous furent gelés sur le noir et blanc de ma pellicule — des fantômes virevoltant autour de lui, debout sur son parapet, aussi immobile qu’une statue. On aurait dit un jeune dieu grec, tournant le dos à ses ouailles modernes, trop occupées par leurs vies pour se soucier de la présence de cette œuvre de l’Art, de la Nature, vivante.

J’arrachai, après moult clichés, mon œil vert du viseur. Le monde redevint sépia, couleur de novembre. Bientôt l’hiver…

Un groupe de touristes japonaises passa, détournant brièvement mon attention de lui. Lorsque mes yeux revinrent au parapet, il avait disparu.

Décembre. Je m’étais perché au sommet de Montmartre, solidement enveloppé dans mon traditionnel manteau noir. L’éternelle brise qui règne sur ce sommet faisait claquer les pans de mon vêtement sur mes tibias. J’attrapai mon chapeau, qui voulait suivre les pigeons, et l’enfonçai solidement sur mon crâne. Quelques fils de laine de mon écharpe s’amusaient, de temps à autre, à chatouiller mes joues et mes yeux afin de les faire pleurer. En vain. Ils avaient quelque chose de l’acier — verts, tâchés de rouille, comme un morceau de fer. Mon appareil reposait sur ma poitrine, bien sagement, l’objectif pointé sur l’horizon. Nous attendions la neige.

Mais ce fut lui qui fit son apparition. Comme s’il était tombé du ciel. Il s’assit sur les marches de l’escalier qui descendait vers la station Anvers, non loin de moi. Était-ce fait exprès ? M’avait-il remarqué, savait-il qu’une fois encore, j’allais photographier son dos immuable ?…

J’attendis qu’il fît un geste quelconque. Il ne bougeait plus, comme si son enveloppe charnelle avait été remplacée par sa propre photographie. Oui, ce jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, semblait être l’incarnation d’une nouvelle forme d’art ! C’était ma Muse, mon expression nouvelle. Je souris légèrement. Je volai encore une fois son image, puis je m’en allai. Sans le regarder. Je ne voulais rompre une magie certaine.

Je compris que je finirais par le revoir. Cela ressemblait à un amusant jeu de piste, une sorte de jeu du chat et de la souris. Je dévalai Montmartre, passai par-dessus le cimetière en direction de Clichy. Ensuite, Paris m’avala.

 

 

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Lucille Cottin est née en 88 à Metz. Dès son plus jeune âge, elle se plonge dans l’univers du livre et de la bande-dessinée. A côté, elle dessine et bricole des tas de personnages. Après moult péripéties, elle rejoint l’université de Lorient, puis celle d’Angers, pour suivre des études de lettres teintées d’archives et d’édition.

 

 

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