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Fuck you la mort ! de Stéphane Monnot (Extrait en ligne)

On s’amuse bien ici-bas, étage moins un, on se chamaille, s’insulte, disserte, cogite et flirte. Il y a le temps faut dire… l’éternité. Parait même que certains ont le privilège de remonter afin de se balader dans la fraîcheur des cyprès.
Paraît même que certains cherchent des solutions pour briser leurs chaînes invisibles…

Ma voisine s’appelle Eurydice. C’est complètement atypique, grec ancien, tout ce qu’on veut comme prénom, mais c’est joli. On a le même âge. Nous papotons souvent le soir venu quand l’endroit devient plus calme, que le soleil s’est engouffré derrière les grands cyprès, que les petites vieilles ont remballé pelles, râteaux, balayettes, qu’elles en ont fini de leurs sempiternels travaux de jardi-déco-entretien-nettoyage, que tout est nickel dans les allées sur la terre comme au ciel et surtout dans leurs caboches fripées. L’esprit serein pour Des Chiffres Et Des Lettres… consonne… voyelle… voyelle… consonne… voyelle.

Eurydice, c’est son mari qui l’a tuée. Une connerie à base de jalousie parce qu’elle venait de lui annoncer qu’elle le quittait pour un autre. Il n’avait même pas la fausse excuse d’être bourré. Vu sous cet angle, on pourrait croire que c’est elle la salope, la méchante de l’histoire, mais la vérité c’est que cette ordure lui pourrissait l’existence depuis des années, qu’il la battait, l’humiliait, la trompait avec des filles du bureau alors qu’elle était coincée dans cet appart, rutilant certes, mais quasi carcéral, à faire le ménage, la cuisine et la vaisselle puisque, comme il le répétait souvent, elle n’était bonne qu’à ça… et aux affaires horizontales. Un beau fils de pute ouais !

Ce soir-là, elle savait qu’elle allait dérouiller, mais pas qu’elle y resterait. Eurydice est une fille courageuse. Elle n’a pas fui devant son agresseur comme dans le mythe, mais elle est morte quand même. Tous les chemins mènent à Rome… ou aux enfers. Façon de voir.

Le bon côté des choses, c’est que maintenant elle ne souffre plus et n’a plus à le supporter. Froids comme la pierre, nous sommes allongés l’un à côté de l’autre. Séparés par un humus bien gras et riche de tous les corps décomposés au fil des siècles et des histoires qui vont avec. Je les imagine filer ces histoires, comme des vers de terre, d’une tombe à l’autre, se nourrissant de bouts d’autres histoires et chiant les passages longuets de nos vies parfois tristes. Je me dis qu’au gré des va-et-vient du lombric, les histoires se lissent, se rejoignent, deviennent jumelles, universelles et n’en forment plus qu’une. Tout le temps que je ne passe pas à flirter avec Eurydice, je le passe à cogiter et philosopher, alors forcément…

De l’autre côté, à ma gauche quand je suis sur le dos, il y a Jacques. C’est le cancer qui l’a eu. Un vrai connard aussi celui-là, doublé d’un empêcheur de tourner en rond. C’est dingue de se dire que, même ici, il y en aura toujours un pour te casser les couilles.

Dieu… Jacques l’attend toujours. J’ai beau lui expliquer qu’Il ne viendra pas, tout simplement parce qu’Il n’existe pas, que c’est juste une invention pour moins avoir peur du noir… rien n’y fait. Jacques ne lâche pas un millimètre de terrain !

Eurydice et moi sommes posés, tranquilles. Je ne dis pas que c’est folichon et bien décoré chez nous, mais c’est comme si nous construisions quelque chose. Jacques, lui, est figé, valise à la main, comme un benêt sur un quai désert, à attendre un train qui ne passera jamais. Il se permet même de nous faire la morale. Gnagnagna… c’est indigne de fricoter dans le péché, vous êtes mariés tous les deux, vous devriez réciter deux Notre Père et trois Je Vous Salue Marie. Il n’arrête pas. C’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité. Le gars s’est comporté comme un vrai salaud toute sa vie, à marcher sur la gueule des gens, licenciant à tour de bras, fermant des boîtes en veux-tu en voilà. Quand je le taquine à propos du Grand Capital, il dit souvent : « Avec de bons comptables et de bons avocats, tu fais ce que tu veux ! » Je ne parle même pas des putes et du « sucer n’est pas tromper » dont il s’était fait devise. Un vrai champion dans son genre.

 

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Stéphane Monnot écrit des nouvelles plus ou moins longues, des chroniques musicales ou littéraires chez Benzine Mag, joue de la guitare dans divers endroits (Saint Léonard, The Barbershop, Soleil Cherche) et fait la fourmi dans le monde réel.

 

 

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