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Les planteurs d’océans, de Ségolène Roudot (Extrait en ligne)

Mariette vit dans l’immensité du désert. Le jour d’un mariage, alors qu’elle n’est encore qu’une enfant, elle apprend par un conteur que son village était autrefois une grande cité maritime. Autrement dit, un port. Mais qu’est-ce qu’un port, et qu’est-ce que la mer ?
Personne, dans l’assemblée, ne peut répondre à ces questions.
« Vous voyez bien, conclut tristement le conteur, tout le monde a oublié. Et pourtant il fut un temps où les planteurs de mer étaient les plus estimés des compagnons du roi. La mer qui bordait votre village n’a pas toujours été là, elle n’a pas non plus été créée par les dieux ou la magie. Elle a été plantée. »
Commence alors une quête incroyable pour Mariette : celle de retrouver ces graines magiques, qui lui permettraient de planter un océan au sein de son village.
Ségolène signe ici un petit bijou de récit merveilleux, aux accents tragiques. Un véritable chef d’œuvre, à placer entre toutes les mains !

C’est au mariage de sa sœur aînée que Mariette entendit pour la première fois parler de la mer. Malgré l’heure tardive, la fête battait encore son plein dans la grande demeure familiale. Les mariés s’étaient retirés depuis longtemps. Des invités trinquaient bruyamment autour de la table de chêne, et, dans les recoins sombres, quelques couples d’amoureux rêvaient que cette noce était la leur. Autour de la grande cheminée, une poignée d’adultes et des enfants que personne n’avait songé à coucher écoutaient un conteur. Assis au bord de l’âtre, ses yeux noirs brillant du reflet des flammes, il souriait de voir son auditoire suspendu à ses lèvres.

— Jadis votre village n’était pas, comme aujourd’hui, un simple hameau au milieu du désert brûlant. C’était une ville, la plus prospère. Les marchands et les voyageurs accouraient du monde entier pour goûter à ses richesses. On disait que même les princesses de la capitale rêvaient de descendre le long des ruelles pavées du port.

— Un port ? le coupa une femme. Mais quel port ? Il n’y a pas de port par ici.

— Qu’est-ce qu’un port ? demanda Mariette en s’approchant du conteur.

L’homme sourit à la petite fille.

— Il faut d’abord que tu saches, petite, que le désert n’a pas toujours bordé ton village. Les dunes de sable que tu connais ne sont que le cadeau d’adieu que la mer vous a laissé en se retirant.

— Mais qu’est-ce que la mer ?

Même les adultes se penchèrent pour entendre la réponse du conteur.

— La mer, mon enfant, est une immense plaine d’eau salée, parcourue ici et là de frémissements, d’ondulations, et parfois de vagues gigantesques qui couvrent sa surface de dunes liquides. La mer reflète la couleur du ciel, verte, bleue, grise, rose, toujours changeante…

— La mer est-elle brûlante, comme les dunes ?

— Elle est fraîche et douce comme la caresse d’une mère. Ses eaux abritent une multitude de plantes et d’animaux, et tes ancêtres avaient appris à se déplacer à sa surface en flottant sur des barques de bois. C’est ce qui faisait de ton village un port.

— Pourquoi la mer s’est-elle retirée ? voulut demander Mariette, mais un bâillement l’empêcha de finir sa phrase. Sa mère la fit lever d’autorité et, rassemblant les autres enfants, les conduisit hors de la salle. Il était bien trop tard pour une petite fille.

Pendant des années, plus personne ne parla de la mer. Mais parfois, Mariette marchait au-delà de la dernière maison, et scrutant les dunes de sable brillant jusqu’à ce que sa vision se brouille, rêvait que la mer revenait lécher les murs de son village.

C’est à l’occasion d’un nouveau mariage que Mariette entendit reparler de la mer. Bien des années s’étaient écoulées, et cette fois c’était elle qui se mariait. Épuisée par les festivités, elle n’en continuait pas moins de circuler entre les groupes de convives avec l’insouciance et la gaieté qui conviennent à une jeune mariée. Elle évitait son époux depuis le début de l’après-midi. Certes, elle ne pourrait pas retarder éternellement l’instant où ils se retrouveraient seul à seul, mais elle avait épuisé toute son énergie à faire bonne figure auprès des invités et il ne lui restait plus assez de courage pour regarder Jacob bien en face, réaliser qu’ils étaient bel et bien mariés, et continuer à sourire. Non qu’elle eût quelque chose à reprocher au jeune homme. Lui non plus n’avait pas eu son mot à dire. Ce mariage était le dernier acte d’une longue amitié entre deux pères de famille, et tout se passait comme si les mariés n’étaient pas concernés.

Le cœur lourd, Mariette s’accroupit derrière sa jeune nièce, au milieu d’un groupe d’enfants qui avaient depuis longtemps déserté la table pour s’asseoir autour de la grande cheminée. Au centre de leur cercle, un homme avait pris place à l’endroit même où le conteur avait émerveillé Mariette tant d’années plus tôt. C’était un étranger de passage qui s’était présenté à la porte de la demeure en pleine préparation des festivités et à qui on avait offert le couvert et le gîte. Depuis le début de la soirée, il captivait les enfants avec le récit de ses voyages et des merveilles qu’il avait rencontrées. Il s’interrompit pour laisser les enfants faire de la place à Mariette et sourit à la jeune mariée. Puis il parla de la mer.

— Qui se souvient encore de comment naît la mer ? Y en a-t-il un seul, parmi vous, qui sache comment dans les temps anciens le pays s’est couvert d’eau salée ?

Son regard survola les enfants et s’attarda sur Mariette.

— Un cadeau des dieux ? proposa-t-elle sans y croire.

— La magie ! s’écria un petit garçon.

— Les mers ont peut-être toujours été là ? suggéra une voix d’homme derrière Mariette. La jeune femme se retourna. Son époux lui sourit gentiment et s’assit à côté d’elle.

— Vous voyez bien, conclut tristement le conteur, tout le monde a oublié. Et pourtant il fut un temps où les planteurs de mer étaient les plus estimés des compagnons du roi. La mer qui bordait votre village n’a pas toujours été là, elle n’a pas non plus été créée par les dieux ou la magie. Elle a été plantée.

Suspendue aux lèvres du conteur, Mariette remarqua à peine que Jacob lui avait pris la main.

— Oui, la mer se plante. Bien arrosée, elle pousse et croît jusqu’à s’étendre à perte de vue et plus loin encore. Et votre mer était la plus grande de toutes, rivalisant en taille et en beauté avec l’océan originel.

— Comment plante-t-on la mer ? demanda Mariette. Est-ce difficile ?

(…)

 

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Je suis originaire de Brest. J’ai fait des études d’ethnologie et de langues orientales, qui m’ont permis de vivre trois ans à Oxford au Royaume-Uni et de me spécialiser sur l’Inde.

Grâce à mes connaissances en langue hindi, j’ai ensuite trouvé du travail à la bibliothèque des langues orientales à Paris, et depuis j’enchaîne des contrats comme technicienne de bibliothèque.

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