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Tante Mag, de JF Kogan (Extrait en ligne)

Magali est la tante du narrateur du vide-sanitaire. Cette femme semble avoir, de prime abord, tout pour plaire : c’est une créature sublime. Une créature, oui. C’est le mot. Car Mag ne fait pas franchement partie de notre monde. Sa tête est ailleurs. Perpétuellement absente, son activité favorite consiste à longer les murs. Elle est indifférente à la mort de sa dame de compagnie, sauvagement assassinée (mais par qui ?), à son mariage, à ses enfants. Ce n’est pas de sa faute pourtant ! Mag est une sorte de coquille vide, un merveilleux coquillage.
Découvrez une biographie touchante et originale, portée par une plume peu ordinaire !

Certaines femmes ne sont jamais aussi belles que dans la tourmente. On est en droit de se demander si l’on aime leur beauté, ou leur tourment.

À l’inverse, d’autres femmes ne sont belles que tranquilles, sereines, apaisées ; la grimace leur ôte toute joliesse.

Il existe cependant un petit nombre de personnes, femmes, hommes ou enfants, qui gardent quoiqu’il arrive une beauté dans leurs traits, dans les pires souffrances comme dans les meilleurs instants de joie. Grand-Mère Alice était de cette catégorie.

Mère de mon père, femme cultivée, chimiste renommée et professeur dans les grandes écoles du Quartier Latin, elle avait trouvé exotique d’épouser dans les années vingt Vladimir Krovopouskov, un bel exilé des faubourgs d’Odessa qui avait échoué à Paris sans le sou, jouant de son charme et de l’illisibilité de ses papiers pour gravir en France le plus possible d’échelons, jusqu’à passer pour une sorte de prince que les jeunes bourgeoises s’arrachaient dans les soirées huppées du Tout-Paris de l’époque.

Il devait avoir de la gueule, Grand-Père Vlad, frimant sur sa grosse moto avec side-car ou fonçant hilare en zigzag, dépassant tout le monde au volant de la Buick Sedan qu’il retapait lui-même à coups de jurons russes, ou encore grand seigneur un peu ivre des trottoirs chics, une fille ravie à chaque bras, faisant au culot de bruyantes apparitions à l’Opéra ou dans les vernissages pour vivre sa vie raffinée de pique-assiette et de trousseur de femmes.

Quelle mouche l’avait piqué, lui, d’épouser Alice Charles ? Un désir soudain de se reproduire ? Un serment de lendemain de cuite sévère aux Gobelins ? En tous cas, il n’était pas tombé sur n’importe qui. Elle non plus.

Alice et Vlad eurent deux enfants : mon père Miron (« la myrrhe » en langue russe, et non une variante de Miroslav), et Tante Magali, qu’on surnomma très vite Mag. Comme il fallait s’y attendre, l’union conjugale prit rapidement du plomb dans l’aile ; Vlad n’était pas l’homme d’une seule femme, et son naturel l’emporta. Alice et Vlad divorcèrent en catimini après quatre minuscules années de mariage ; Grand-Père épuisa ses derniers francs dans une entreprise de taxi fluvial, utilisant le hors-bord qu’il avait fabriqué pour déplacer des touristes sur la Seine. Épisode ruineux à partir duquel la légende familiale perd toute trace de Vlad : la Deuxième Guerre arriva et Grand-Mère Alice se fondit dans le flot des veuves, presque veuves ou supposées veuves avec enfants ; on ne sut jamais si Vladimir Krovopouskov mourut au front, se noya dans la Seine ou disparut d’une autre manière. Mon père en parlait fort peu, et Grand-Mère Alice, les quelques fois que je l’ai visitée, avait un magnifique froncement de sourcil qui coupait court à tout échange sitôt qu’elle entendait prononcer le mot « Vlad ».

Tatie Mag, elle, n’aurait pas voulu grandir. L’école lui fut inaccessible, ce qui était pour le moins inconcevable aux yeux de Grand-Mère Alice, tellement persuadée d’avoir transmis à ses enfants une hérédité de qualité supérieure. La petite Magali passait des heures, des journées quand elle le pouvait, à ne rien faire dans sa chambre. Elle n’avait pas de goût pour les jouets, délaissant les superbes poupées que Grand-Mère Alice lui offrait. Mag semblait perdue dans des rêveries interminables ; ses principales distractions consistaient à faire danser ses doigts devant ses yeux ou tourner inlassablement une petite toupie de bois cédée par son frère. Grand-Mère Alice renonça à lui faire suivre une scolarité et opta pour le recrutement d’une préceptrice aguerrie, Yvonne Guillermand.

Tante Mag ne fit guère de progrès quant aux apprentissages scolaires, mais Yvonne Guillermand parvint en quelque sorte à l’apprivoiser un peu ; les deux se promenaient longuement dans Paris, et Mag longeait les murs avec joie, suivant des yeux le fil des blocs de pierre, ouvrant et fermant la bouche en admirant les interminables alignements de fenêtres aux immeubles, épiant furtivement le flot ininterrompu des véhicules, même si les plus bruyants pouvaient encore déclencher en elle des crises de panique.

La présence d’Yvonne Guillermand permit surtout à Grand-Mère Alice de retourner à sa chimie adorée, qu’elle avait délaissée depuis son mariage et ses grossesses. On lui proposa une chaire en rue d’Ulm, et elle retrouva dès lors son appétit de vivre, consacrant son élan vital au service de la science. Elle s’occupa donc très peu de l’éducation de mon père Miron, qui comprit vite l’intérêt qu’il avait à s’éloigner de la maison le plus tôt possible : c’est ainsi qu’il intégra la grande famille du scoutisme, où il fit curieusement ses premières armes de musicien au clairon puis à la trompette. Miron déserta le foyer maternel un peu plus chaque semaine, pour quitter définitivement Paris à l’âge de dix-sept ans, se faisant adopter par la fanfare et l’école de musique d’un gros village du Sud-Ouest, envoyant de rares et maigres missives à Grand-Mère Alice qui les parcourait avec distraction, s’étant à peine aperçue du départ de son fils.

Adolescente à son tour, Tatie Magresta fut confiée aux soins de madame Guillermand ; elle parvenait à tenir de petites conversations puériles, collait dans des herbiers toutes sortes de plantes et de feuilles séchées collectées au gré des promenades, jouait parfois quelques notes hésitantes sur un instrument étrange qu’elle sortait d’un petit étui de cuir noir, et connaissait par cœur les noms de toutes les stations de métro de Paris, ce qui faisait dire à Grand-Mère Alice que cette petite avait bien hérité d’une intelligence, même s’il s’agissait surtout d’une étrange capacité à mémoriser des informations plus ou moins utiles.

Devenue jeune fille, Mag était jolie, au moins aussi jolie que sa mère, dont les cheveux blanchissaient sans qu’elle s’en souciât désormais. Yvonne Guillermand devait se tenir sur ses gardes au cours des promenades, elle sentait les garçons se retourner sur sa jeune protégée, elle percevait les ricanements des jeunes mâles, les œillades vaines, les sifflets ; il y eut même un de ces garnements suffisamment audacieux pour toucher les fesses de Mag, alors que celle-ci était occupée à observer une boule de papier voguer dans un caniveau. La jeune fille n’avait pas réagi : il avait fallu qu’Yvonne Guillermand fasse déguerpir le voyou à coups de parapluie.

L’anecdote serait restée sans importance si, la semaine suivante et au même endroit, il n’y avait eu la découverte du corps d’Yvonne gisant dans ce même caniveau, un long couteau de cuisine planté entre les omoplates. La police commença d’enquêter et Grand-Mère Alice, rentrant fort tard de rue d’Ulm comme à l’accoutumée, commença à s’inquiéter de l’absence des deux femmes. Le commissaire et Alice se rencontrèrent dans les heures suivantes, et l’on comprit que Tante Mag avait disparu, sans savoir si à son tour elle avait été enlevée, poignardée, ou si elle s’était noyée dans la Seine en essayant de courir pour fuir ses agresseurs.

(…)

 

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Jean-François Kogane est musicien, motard et fendeur de bûches.

»Je suis né un an avant la mort de John Fitzgerald Kennedy, et le pur hasard a fait que je porte les mêmes initiales que lui. C’est notre unique point commun. Je suis avant tout musicien, auteur-compositeur et accompagnateur, guitariste et contrebassiste. Je nourris depuis toujours une passion pour l’écriture, la poésie, la littérature. Je vis à la campagne. Je dois être un homme tourmenté qui tente de trouver l’équilibre grâce à la création artistique : parfois ça marche (pas toujours, mais des fois oui…) »

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