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La falaise, de Ségolène Roudot (Extrait en ligne)

Lorsque Jérémie, David et Simon décident d’habiter ensemble en colocation, cela semble être une excellente idée. L’entente entre les garçons est bonne. Jusqu’au jour où l’attitude de Simon commence à changer. Sujet au vertige, il rêve la nuit qu’il chute d’une falaise. Ses colocataires apprennent que son père et son frère sont morts ainsi.
Puis la situation s’aggrave. Elle vire du cauchemar nocturne à l’angoisse. David et Jérémie parviendront-ils à sauver Simon de la malédiction dont il croit être la victime ?

La chambre était déjà meublée pour deux personnes : un lit simple de chaque côté, un immense placard, et deux bureaux que Jérémie avait alignés contre la baie vitrée pour mieux profiter de la vue et de la lumière. Je souffrais de vertige, véritable raison pour laquelle on m’avait laissé la chambre individuelle, et pour rien au monde je ne me serais approché de cette fenêtre. Resté en arrière à l’entrée de la chambre, je ne compris donc pas immédiatement ce qui arrivait quand Simon se raidit et pila au centre de la pièce, ni pourquoi Jérémie courut tirer le grand rideau de nuit, nous plongeant tous trois dans la pénombre. Simon se laissa tomber sur le lit le plus proche et je remarquai alors qu’il était livide.

— Vous devriez peut-être partager la petite chambre, après tout, plaisanta Jérémie en apportant un verre d’eau à Simon. C’est sûrement la première fois dans l’histoire de la colocation qu’on voit deux locataires ayant le vertige insister pour habiter au quatrième étage.

— Ce n’est rien, dit Simon en buvant son verre d’une traite, sa voix trop aiguë démentant ses paroles.

Je fus pris de compassion pour le jeune homme. De toute évidence, son vertige était plus fort que le mien.

— Je pourrais te laisser l’autre chambre, proposai-je dans un élan de générosité. Jérémie installera un rideau sur la partie inférieure de la baie vitrée pour nous épargner la vue d’en bas.

— Ce n’est rien, répéta Simon, qui reprenait des couleurs. Je peux très bien rester ici. Il faudra juste pousser mon bureau contre un des murs.

C’est ce que nous fîmes immédiatement, et quelques jours plus tard, une fois la baie vitrée occultée par un fin rideau blanc, Simon put emménager avec nous. Nos premières semaines de cohabitation se déroulèrent à merveille, en dépit des soupirs de Jérémie qui regrettait la belle vue dont Simon et moi l’avions privé. Je sentais bien de temps à autre une tension s’installer entre mes deux colocataires, mais n’y accordai que peu d’importance, connaissant le caractère changeant de Jérémie et sa tendance à s’assombrir lorsqu’il se plongeait dans les études. Simon était en effet le compagnon discret et courtois que nous avions pressenti et j’imaginais mal quelle plainte sérieuse Jérémie aurait pu avoir contre lui. J’étais par ailleurs distrait par des problèmes sentimentaux que je ne souhaitais pas partager avec mes colocataires, ce qui explique que deux mois entiers s’écoulèrent avant que je découvre ce qui causait la mauvaise humeur de Jérémie. Mais une nuit froide du mois de novembre, je fus réveillé en sursaut par un hurlement provenant de la chambre voisine. Un peu désorienté, car j’ai le sommeil lourd et il n’est pas dans mes habitudes de me lever en pleine nuit, je me redressai et enfilai mes pantoufles pour partir chercher la source du cri. La lumière était allumée dans la chambre de mes compagnons et je trouvai Jérémie assis dans son lit, sombre et désabusé. « Que s’est-il passé ? demandai-je. Qui a crié ? »

Jérémie désigna le lit où Simon était couché en chien de fusil, le visage tourné vers le mur. Il avait dû s’agiter dans son sommeil, car sa couverture était tombée à terre.

— Il a encore fait un cauchemar, soupira Jérémie.

— Pourquoi encore ? Ça lui arrive souvent ?

— C’est la troisième fois cette semaine.

Je m’approchai de Simon pour remettre sa couverture en place, le pensant toujours endormi, mais en me penchant sur lui je vis qu’il avait les yeux ouverts et le visage couvert de larmes. Je posai ma main sur son épaule. « Tout va bien, dis-je. Ce n’était qu’un cauchemar. »

Simon hoqueta et se mit à pleurer plus fort. Je me tournai vers Jérémie, qui haussa les épaules avec mauvaise humeur. Son attitude me contraria.

— Lève-toi un moment, dis-je à Simon. Nous boirons quelque chose et tu me raconteras ton rêve.

Il ne résista pas et se laissa docilement conduire jusqu’à la cuisine. J’avais envisagé de lui servir le fond de vodka qui traînait dans notre placard, mais optai au dernier moment pour une boisson chaude. Une minute plus tard, je posai deux tasses sur la table et m’installai face à Simon.

— Alors, raconte.

Simon déglutit et s’essuya les yeux du revers de la main.

— C’est toujours le même rêve, expliqua-t-il. Toutes les nuits. Je marche au bord de la falaise, tout au bord. Soudain mon pied glisse. Et je tombe.

Je me crispai malgré moi. Depuis la mort de mon père, il m’arrivait de faire des rêves semblables, même si je ne m’étais encore jamais réveillé en hurlant. « Tout le monde fait ce genre de rêves, dis-je pour le rassurer. Des rêves de chute. Je suis sûr que cela arrive même à Jérémie de temps en temps. »

— Mon père est mort de cette façon, dit Simon. Il est tombé d’une falaise.

Ce fut à mon tour de déglutir. Cette discussion devenait inconfortable.

— Je suis désolé, dis-je en prenant ma tasse. Mais c’est sûrement la cause de ton rêve. C’est arrivé récemment ?

— Il y a vingt-deux ans, murmura-t-il. Mon père avait vingt-deux ans. Je suis né deux mois après l’accident.

— Je suis désolé, répétai-je sincèrement. J’avais mis des années à me remettre de la perte de mon père, mort dans des circonstances semblables alors que je n’étais qu’un petit garçon, et nul mieux que moi ne pouvait partager l’angoisse de Simon. Je le lui dis, et il me sembla qu’il s’apaisait. Nous bûmes notre infusion et je parvins à le convaincre de retourner se coucher, mais je ne pus me rendormir. Derrière mes paupières closes, je revoyais la falaise où mon père a trouvé la mort, et je devinais qu’il en était de même pour Simon, de l’autre côté du mur.

 

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Je suis originaire de Brest. J’ai fait des études d’ethnologie et de langues orientales, qui m’ont permis de vivre trois ans à Oxford au Royaume-Uni et de me spécialiser sur l’Inde.

Grâce à mes connaissances en langue hindi, j’ai ensuite trouvé du travail à la bibliothèque des langues orientales à Paris, et depuis j’enchaîne des contrats comme technicienne de bibliothèque.

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