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L’Héritage, de Gaëtan Faucer (Extrait en ligne)

L’histoire de deux frères, l’un écrivain raté, l’autre homme du monde. Ils ne se sont pas vus depuis des années. La mort récente de leurs richissimes parents va peut-être modifier quelques habitudes…

L’héritage a été interprété pour la première fois en octobre 2017 à L’Harmonium. Avec Amandine Carlier et Youri Garfinkiel, dans une mise en scène de Jean-Pierre Wallemacq.

(…)

Pierre : Le café, tu le veux comment ?

Jacques : Noir.

Pierre : (surpris) Sans sucre !

Jacques : J’ai complètement arrêté, enfin presque.

Pierre : C’est nouveau ça, tu me copies ?

Jacques : Non, rassure-toi. On m’a tellement tiré les oreilles parce que je mettais beaucoup trop de sucre, qu’à la longue…

Pierre : (amusé) Je me souviens, c’est vrai ! Tu n’avais même pas le droit de sucrer ton café comme tu l’entendais. Faut dire qu’ils n’avaient pas d’actions dans le sucre, les géniteurs. Tu en prenais combien, je ne sais plus, trois ?

Jacques : Quatre.

Pierre : Tu vas tout de même en prendre un !

Jacques : Je ne pense pas. Pour en revenir aux vieux, ils étaient rasoirs, hein.

Pierre : Bel euphémisme !

Jacques : Rien que des réprimandes et des reproches alors qu’on se voyait si rarement ensemble.

Pierre : Jamais présents : concert de gala d’un côté, cocktail d’anniversaire d’un Président de je ne sais plus trop quoi de l’autre… Il fallait encore que l’on consacre presque tout notre temps à étudier en souhaitant ne pas trop les décevoir. On aurait pu en faire des bêtises, avec leurs éternelles absences, les moyens étaient tout à fait à notre portée !

Jacques : Évidemment, mais nous étions beaucoup trop innocents pour ce genre d’aventure. Jamais un pas de travers, jamais un mot plus haut que l’autre, presque jamais de disputes… on aurait pu nous affubler d’un titre ronflant à la Comtesse de Ségur : « Les petits garçons modèles » !

Pierre : Quelle enfance de minet ! Des enfants tellement idiots qu’on n’arrivait même pas à mentir ou encore à inventer un prétexte quelconque pour une sortie entre copains, par exemple…

Jacques : On devait aimer ça, l’abrutissement de nos quatre murs… nous étions heureusement de bons élèves, à défaut d’autres choses…

Pierre : Tiens, par exemple, on aurait pu profiter des bonnes, on ne l’a jamais fait ! Ce n’était pourtant pas les occasions qui manquaient.

Jacques : C’est vrai, on aurait dû… pfft. Elles étaient jolies quand j’y pense ! Il y en avait partout à la maison, presque une dans chaque pièce. À mon avis, le père a dû s’en faire quelques-unes, je me souviens qu’il s’entendait très bien avec elles.

Pierre : Des parents absents, une monotonie, un mal-être constant : quelle enfance… n’y pensons plus. Santé !

Jacques : Tu as raison, pourquoi penser à tout cela !

(Ils boivent.)

Jacques : Bon sérieusement, qu’est-ce que tu comptes faire à présent ?

Pierre : À part finir les quelques chantiers pour mon éditeur…

Jacques : C’est tout ? Tu plaisantes, j’espère ?

Pierre : Ça me prend un temps monstre. Enfin, c’est mon métier, Jacques, tu ne comprends pas.

Jacques : Mais encore ?

Pierre : Je suis sur trois polars en même temps, un recueil de poèmes auquel je travaillais quand tu es arrivé, plus deux trois petites choses sur le côté : c’est déjà pas mal !

Jacques : (étonné) Trois romans en même temps ?

Pierre : Oh, tu sais, n’importe quel écrivain s’attaque à plusieurs manuscrits à la fois, histoire d’avancer un peu. C’est le secret de l’écriture.

Jacques : Tu ne t’emmêles pas les pinceaux dans tes polars ?

Pierre : Non, ça va, il suffit de procéder avec intelligence et méthode.

Jacques : Tout de même, tout ça à la fois ! Ça me dépasse !

Pierre : Ils sont tous les trois fort différents. Le premier est basé sur un crime parfait, le second parle d’un assassin de jeunes filles ; du genre tueur en séries, le truc à la mode ! Et enfin le dernier ressemble un peu à Agatha Christie ; j’y mêle humour et intelligence, le tout mené par un gros bonhomme moustachu, qui n’est pas du tout Belge ; mais on peut y voir quelques liens de parenté avec Hercule Poirot…

Jacques : Pas mal ! (il regarde le manuscrit sur le bureau de Pierre.) Tout de même compliqué comme écriture…

Pierre : C’est tout à fait différent, ça. C’est une commande pour les tableaux d’un ami qui expose en ce moment. Il s’agit d’un petit recueil de trente poèmes, je dois impérativement le terminer pour lundi, il me reste quatre jours et je n’en ai qu’un tiers !

Jacques : Pour des tableaux, tu dis ?

Pierre : Oui, je dois commenter chacune de ces peintures, qui sont au nombre de trente, par un poème écrit en vers. C’est une de ses idées, je n’ai pas cherché à comprendre ! C’est une idée ridicule, le vernissage a déjà eu lieu…

Jacques : Tu le termineras ?

Pierre : J’ai tout intérêt, je dois envoyer une nouvelle, pour mardi au plus tard, à un fanzine, qui paraîtra le mois prochain.

Jacques : C’est du fantastique, ça !

Pierre : Entre autres. J’essaie plusieurs genres, tout en gardant le même style. On verra. Celui qui marche le mieux, je plonge à fond !

Jacques : Quel programme !

Pierre : Oui, c’est vrai, mais tu n’as rien sans rien.

Jacques : Tu ne vas pas te limiter à ces projets-là ?

Pierre : (comme une évidence) C’est déjà pas mal ! Je compte aussi écrire une pièce, j’ai quelques idées, mais rien de concluant pour l’instant…

Jacques : Je vais tout de même prendre un sucre.

Pierre : Ha, ha, chassez le naturel, il revient au galop, disait Voltaire ! Je reconnais bien là mon frère. Il doit me rester quelques morceaux, tu sais, ceux qu’on peut casser en deux. (il va dans la cuisine)

Jacques : Voltaire n’a rien à voir là-dedans !

Pierre : Quoi ? (il revient) Mais je disais ça comme ça…

Jacques : Tu deviendras peut-être un grand écrivain… mais je ne te parle pas de tes projets littéraires, Pierre.

Pierre : Je ne comprends toujours pas, de quoi veux-tu parler ? Tu sais bien que je ne fais rien d’autre qu’écrire !

Jacques : À ton avis ? Tu crois que je suis venu simplement pour voir mon frère après cinq années de silence.

Pierre : Tu sais, ma porte est toujours restée ouverte.

Jacques : C’est facile de dire ça maintenant !

Pierre : Qu’est-ce que tu me racontes, je t’ai empêché d’entrer ?

Jacques : Bien sûr que non, plus aujourd’hui.

Pierre : Jacques, ne dis pas de bêtise, tu sais bien que ce sont les circonstances qui…

(…)

 

 

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Gaëtan Faucer est né à Bruxelles en 1975. Il est dramaturge, poète et nouvelliste. C’est surtout le théâtre qui l’inspire sous toutes ses formes. Plusieurs de ses pièces ont été jouées dans des lieux théâtraux.

Il collabore régulièrement à diverses revues littéraires, comme Pégase, Les Élytres du hanneton ou encore L’Arche d’ouvèze, et est l’auteur d’une dizaine d’oeuvres, publiées notamment chez les éditions Novellas et l’Harmattan. Gaëtan travaille également sur les planches, avec la pièce Sœur sous X, jouée en 2016. La présente pièce est jouée fin 2017 à Bruxelles.

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