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Mes frères humains, de Lucille Cottin

Leroy_Skalstad, Pixabay

Mes frères humains,

Chers semblables, qui tous les jours riez de ma vie !

Je suis le pauvre bougre que la faim a amaigri. Aveugle, je loge sous le porche des églises. Mon nez est constamment tourné vers les cieux, mon esprit manifestement ailleurs. Je récite des songes tandis que vous me pointez d’un doigt gras et m’affublez d’affreux quolibets. J’entends vos rires. Mais quelles sont vos têtes, qui sont vos visages ? Vous me faites l’effet d’être des masques hideux issus de la Commedia Dell’arte.

Dans ma nuit éternelle ne brillent que les doux éclats de la poésie. Tout en égrenant un chapelet, je récite des vers oubliés et des paroles qui vous séduisent. Vos voix se taisent : vos langues de vipères sont charmées.

Chacals et hyènes hystériques, vous voici apprivoisés ! L’Art et la Beauté vous ont envoûtés aussi efficacement qu’un joueur de flûte. Vos yeux clignent et balbutient : ils viennent de rencontrer la Lumière. Vous voici aussi perdus que l’homme de Platon sorti de sa caverne. De l’animalité, vous êtes passé à l’humanité.

Peuple ! Je suis ton guide, je suis votre prophète ! Ne vous arrêtez pas à mon aspect de Vulcain noir, poussiéreux et hirsute. Voyez ce que je représente !

Je suis la voix des dieux.

Face à moi, vous semblez aussi nus que des mondes nouvellement créés. Ô ! Devenez vite terres fertiles ! Abreuvez-vous d’eau, de vin et de sang ! Créez ! Ou vos visages se dessècheront, et tout comme nos vieux monuments, vous tomberez en poussière.

Frères humains ! Le temps des pendus est loin. Redevenez des hommes ! Ensuite, devenez des dieux. Peut-être qu’alors vous vous aimerez de nouveau, et que le respect sera réinstauré.

Je suis dieu ! Je suis dieu ! Et je vous aime.

Oui, je vous aime ! Femmes castratrices, filles naïves et vieillesse mal-élevée ! hommes volages, jeunesse stérile et vieillards crevés !

Je vous aime, moi, le vieux fou mal lavé qui, sous le porche de son Eglise, prêche comme s’il était Homère.

J’ai cru parvenir à vous Sauver. Peut-être aurais-je dû redevenir jeune et séduisant. Cela vous aurait été plus flatteur, et vous auriez excusé chacun de mes crimes verbaux. On pardonne tout à la beauté. Même d’être Roberto Succo.

Je suis sale, hirsute et puant : c’est l’image de vos âmes. Que de faiblesses, que de bassesse en vous ! C’est pour elles que je vous aime.

Car rien n’est plus beau que nos douleurs magnifiées. Ah ! Laideur merveilleuse ! Le mensonge, la trahison, l’avarice ! Voilà la véritable humanité. Quoi de plus beau que nos tragédies ?

Je vous aime, frères humains, pour vos douleurs et vos méchancetés. Je vous aime, pour ces pierres que vous commencez à me jeter !

LE POËTE.

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